Vittorio Morfino

Vittorio Morfino est chercheur en histoire de la philosophie à l’université de Milan. Sa thèse, soutenue en 1998 sous la direction de Jean-Marie Vincent, portait sur la rencontre Spinoza-Machiavel. Il a depuis publié un certain nombre d’ouvrages, dont trois en français : Le Temps de la multitude (Editions Amsterdam, 2009), Le Temps et l’occasion (Classiques Garnier, 2012),  La Guerre et la Violence (Le temps des cerises, 2014).

Le Temps de la multitude

La notion d’immanence telle qu’elle a été développée par Spinoza, en tant que négation radicale de l’origine, peut à bon droit être considérée comme l’un des concepts pivots de la modernité. Vittorio Morfino tente dans cet ouvrage de retracer les contours d’une généalogie de la notion d’immanence chez Spinoza, ainsi que sa postérité, c’est-à-dire les interprétations, les déplacements – et les neutralisations – dont cette notion a fait l’objet dans l’histoire de la philosophie.

S’appuyant sur Aristote, Lucrèce, Augustin, Machiavel, Descartes, Leibniz, Hegel, Engels, Darwin, Husserl, Heidegger ou encore Simondon, et se fondant tout particulièrement sur la nouvelle lecture de Spinoza qu’autorise le concept de « matérialisme aléatoire » théorisé par Louis Althusser, Vittorio Morfino interroge les conséquences systémiques qu’eut l’« invention de l’immanence » sur l’épistémologie, l’éthique, la métaphysique et la politique, et, ce faisant, met au jour la manière dont les définitions de la causalité, de la temporalité, du rapport, de la forme ou encore de la contingence sont devenues l’enjeu d’un affrontement philosophique majeur entre deux conceptions de l’immanence : celle de Spinoza et celle déployée dans une certaine tradition allemande qui court de Leibniz à Husserl, puis de Hegel à Heidegger.

L’Empire de l’université

En publiant Sur la télévision en 1996, Pierre Bourdieu provoqua une violente polémique. Sans doute parce qu’il contestait au « journalisme » le droit d’évaluer la production intellectuelle. Cette controverse a contribué à façonner le paysage culturel dans lequel nous vivons. En réalité, cette prise de position était l’aboutissement d’un processus commencé vingt ans plus tôt : des auteurs comme Foucault, Deleuze ou Derrida, qui s’étaient tous appuyés sur le dehors de l’Université (et notamment sur les journaux) pour imposer leurs travaux contre le conformisme académique, en vinrent eux aussi à s’inquiéter des nouvelles conditions de circulation du savoir. Geoffroy de Lagasnerie montre comment s’est installée l’idée, aujourd’hui partout ressassée, que défendre la pensée impliquerait de défendre l’Université et son « autonomie ». Et, s’appuyant sur d’autres analyses de Bourdieu, il plaide au contraire pour qu’on retrouve le lien consubstantiel qui unit la pensée critique à la multiplicité des paroles « hérétiques ».

Ces corps qui comptent

Judith Butler opère dans Ces corps qui comptent une reformulation de ses vues sur le genre en répondant aux interprètes de son précédent livre, qui y voyaient l’expression d’un volontarisme (on pourrait « performer » son genre comme on joue un rôle au théâtre, on pourrait en changer comme de chemise) et d’un idéalisme (le genre ne serait qu’une pure construction culturelle ou discursive, il n’y aurait pas de réalité ou de substrat corporel derrière le genre). Selon l’auteure, la prise en compte de la matérialité des corps n’implique pas la saisie effective d’une réalité pure, naturelle, derrière le genre : le sexe est un présupposé nécessaire du genre, mais nous n’avons et n’aurons jamais accès au réel du sexe que médiatement, à travers nos schèmes culturels. Autrement dit, le sexe, comme le genre, constitue une catégorie normative, une norme culturelle, donc historique, régissant la matérialisation du corps. Il importe dans cette perspective de souligner que le concept de matière a une histoire, et qu’en cette histoire sont sédimentés des discours sur la différence sexuelle. Or, si certains corps (par exemple les corps blancs, mâles et hétérosexuels) sont valorisés par cette norme, d’autres (par exemple les corps lesbiens ou noirs) sont produits comme abjects, rejetés dans un dehors invivable parce qu’ils ne se conforment pas aux normes. À travers une reprise critique du concept foucaldien de « contrainte productive », Judith Butler va, loin de tout volontarisme, s’efforcer de ressaisir la façon dont les corps, informés par des normes culturelles, peuvent défaire ces normes et devenir le lieu d’une puissance d’agir transformatrice. Cette réflexion sur la matérialité des corps et les limites discursives du sexe est donc indissociablement épistémologique et politique.

Extrait : « Il est bien sûr nécessaire d’énoncer aussi clairement que possible que le théoricien n’est absolument pas obligé de choisir entre, d’une part, la présupposition de la matérialité et, d’autre part, sa négation. […] Problématiser la matière des corps peut sans doute entraîner la perte de certaines de nos certitudes épistémologiques, mais ne peut aucunement être assimilé à une forme de nihilisme politique. […] Cette déstabilisation de la « matière » peut être envisagée comme l’ouverture à de nouvelles possibilités, à de nouvelles manières pour les corps de compter [to matter]. »

Jean-Claude Götting

Jean-Claude Götting a développé depuis son premier livre de bande dessinée, Crève-Cœur, qui fut récompensé par le prix du meilleur premier album à Angoulême en 1986, une œuvre qui l’a imposé comme l’un des illustrateurs français les plus appréciés.

Bartleby

Après avoir décrit son cabinet d’homme de loi, lieu sinistre cerné par les grands murs sombres des immeubles avoisinants de Wall Street, et ses clercs, qui évoquent irrésistiblement les personnages les plus comiques de Dickens, le narrateur de cette Histoire de Wall Street rapporte comment Bartleby, qu’il avait recruté comme copiste, refusa obstinément de répondre à tous les ordres et à toutes les demandes, sollicitations et supplications qui lui étaient adressés, leur opposant une même formule : « J’aimerais mieux pas » (I would prefer not to), et entraînant par là le dérèglement de tout son univers.

Les portraits cocasses et mordants dressés par Melville et l’évocation émouvante d’une figure christique aux prises avec le pharisaïsme de ses contemporains laissent ouverte la question du sens de ce récit : si la formule de Bartleby perturbe le narrateur et son petit monde, elle vient aussi troubler les interprétations du texte que le lecteur pourrait se risquer à avancer. C’est sans doute l’une des raisons de la fascination que n’a pas cessé d’exercer Bartleby sur ses lecteurs.

Éric Fassin

Éric Fassin est sociologue et américaniste (École normale supérieure). Il est l’auteur, avec Daniel Borrillo et Marcela Iacub, d’Au-delà du pacs (PUF, Paris, 1999) et, avec Clarisse Fabre, de Liberté, égalité, sexualités. Actualité politique des questions sexuelles (Paris, 10/18, 2004).

Humain, inhumain

Humain, inhumain regroupe cinq entretiens, accordés par Judith Butler entre 1994 et 2004, qui marquent autant d’étapes de son travail, des premiers écrits sur le genre aux interventions récentes sur la « guerre contre le terrorisme » en passant par Ces corps qui comptent, et qui constituent l’occasion d’un effort de clarification, d’un regard rétrospectif visant à dégager les continuités et les évolutions du travail en cours, tout en apportant des éléments de réponse aux débats et aux objections soulevés par les thèses de l’auteure. À travers eux apparaît la préoccupation centrale et constante de la philosophe américaine, de Trouble dans le genre à Vie précaire : la façon dont les normes qui nous constituent et les identités qui nous définissent contribuent à établir la frontière qui sépare l’humain de l’inhumain.

Neil Lazarus

Neil Lazarus est professeur de littérature anglaise et de littérature comparée à l’université de Warwick. Il est l’auteur de Resistance in Postcolonial African Fiction (1990) et de Nationalism and Cultural Practice in the Postcolonial World (1999).

Penser le postcolonial

À l’heure où se développent des débats sur le passé/présent colonial de la France, voici la première introduction générale au très riche champ des postcolonial studies à être publiée en français, ouvrage de référence rédigé dans une perspective critique par certains des meilleurs spécialistes anglophones de la question. Trente années de recherches et de discussions sont ainsi rendues accessibles au public francophone au moment où ce domaine d’investigation transdisciplinaire arrive à maturité et opère un retour critique sur sa propre histoire. Les lecteurs trouveront dans ce volume un exposé des concepts clés, des méthodes, des sources intellectuelles, des théories et des débats qui se sont développés au sein des études postcoloniales. Les différents contributeurs dePenser le postcolonial explorent à la fois les grandes expériences historiques qui constituent le passé et le présent de la « condition postcoloniale » (l’impérialisme, l’anticolonialisme, la décolonisation, la globalisation) et les conditions historiques, sociologiques et idéologiques de l’émergence des études postcoloniales, ainsi que leurs implications théoriques et politiques.

Queer Zones

Publié pour la première fois en 2001, ce livre pionnier a permis l’ouverture d’un espace théorique et politique queer en France. Il s’agit d’une boîte à outils destinée aux activistes en quête de cultures et de politiques sexuelles qui ne soient pas (homo ou hétéro)normatives. Stimulants et provocants, les textes réunis dans ce recueil constituent également une introduction critique à la déconstruction des genres et aux travaux de Judith Butler et de Michel Foucault. Ils mettent de plus en évidence l’apport des subcultures trans, butch et SM à une réflexion plus large sur les relations entre pouvoir et savoir, ainsi que le formidable potentiel des sexualités dissidentes et la continuité politique entre féminisme pro-sexe et activisme queer. Cette nouvelle édition comprend trois essais inédits sur le « devenir femme » de Deleuze, l’utopie sexuelle urbaine de Gayle Rubin et la post-pornographie selon Annie Sprinkle.

Organes sans corps

En engageant la pensée deleuzienne en territoire philosophique « ennemi », en la confrontant à celles de Lacan et de Hegel, Slavoj Žižek s’efforce de penser Deleuze – et de penser avec lui – hors des sentiers battus. S’appuyant comme à son habitude sur l’analyse d’objets culturels en apparence hétérogènes, de Hitchcock à Fightclub en passant par la théorie psychanalytique, Žižek détourne la pensée deleuzienne et expose une ligne de divergence qui traverse la pensée critique contemporaine : peut-on ne pas être spinoziste aujourd’hui ?

Ce faisant, il propose à ses lecteurs une manière inédite d’appréhender les termes du débat contemporain sur la mondialisation, la (dé-)démocratisation et la « guerre contre le terrorisme ». Il définit par là ce qui constituerait, selon lui, un acte véritablement politique en ces temps obscurs.

La Domination et les arts de la résistance

À trop s’intéresser au discours public des dominants et des dominés, au détriment de leur discours « caché », par définition difficilement saisissable, on approche les situations de domination de manière trompeuse, et l’on risque de ne pas même apercevoir la résistance effectivement opposée par les subalternes. Il y a là un véritable défi épistémologique pour tous les analystes du monde social et des situations de domination. Derrière le masque de la subordination et l’écran du consensus et de l’apparente harmonie sociale couve ce que James C. Scott nomme « infra-politique des subalternes » : la politique souterraine, cachée, des dominés. Dans toutes les situations de domination, même les plus extrêmes, ces derniers continuent, de façon dissimulée, à contester le discours et les pouvoirs dominants, et à imaginer un ordre social différent. Il faut donc, selon l’auteur, refuser les théories de la « fausse conscience » qui postulent que la domination idéologique des élites est si efficace que leurs valeurs et leurs représentations sont nécessairement adoptées et incorporées par les dominés, et s’efforcer de rassembler les fragments du discours subalterne pour en dégager la logique. Fondé sur l’analyse de sociétés dans lesquelles il n’existe pas d’espace public où contester légitimement l’ordre existant, ce livre offre des outils théoriques précieux pour tous ceux qui cherchent à éclairer les formes subjectives de la vie sociale et les expériences de domination, d’exploitation et de répression. Son intérêt pour ceux et celles qui s’efforcent de penser les termes d’une politique d’émancipation radicale, y compris dans les sociétés dites démocratiques, ne devrait également pas échapper à ses lecteurs.

James C. Scott

James C. Scott est professeur de science politique et d’anthropologie à Yale University. Il est notamment l’auteur de The Moral Economy of the Peasant : Subsistance and Rebellion in Southeast Asia ; Weapons of the Weak : Everyday Forms of Peasant Resistance ; et de Seeing Like a State : How Certain Schemes to Improve the Human Condition Have Failed.

Christelle Taraud

Christelle Taraud est historienne, elle enseigne dans les programmes parisiens de Columbia University of New York et de l’Institute for The International Education of Students (IES), et elle est chercheuse associée au GTMS (Genèse et transformation des mondes sociaux). Elle est l’auteure de La Prostitution coloniale. Algérie, Tunisie, Maroc, 1830-1962 (Payot, 2003) et de Femmes orientales dans la photographie coloniale, 1860-1910 (Albin Michel, 2003). Elle a été présidente de l’association Marie Pas Claire et fait partie du conseil d’administration de l’association Archives du féminisme.