Les subalternes peuvent-elles parler ?

Parce qu’elles ont contribué à dénoncer la domination de la pensée occidentale, les subaltern studies demeurent depuis les années 1980 une source intarissable de controverses.

À cet égard, la réponse négative apportée au titre de cet ouvrage – Les Subalternes peuvent-elles parler ? – est riche d’enseignements . Prenant à contrepied l’eurocentrisme du récit occidental, Spivak nous montre qu’il est impossible d’analyser l’histoire de l’oppression des femmes sans prendre en compte les logiques impérialistes qui l’ont façonnée.

Ce classique de la philosophie contemporaine s’attache à mettre en lumière le récit des dominés. Spivak expose la difficulté que rencontrent les subalternes à être considérées comme sujets de leurs propres actes. Ce petit livre, jalon de la réappropriation du passé colonial par les intellectuels du Sud, constitue une contribution majeure au renouvellement des sciences humaines.

La Part commune

La critique de la propriété est à l’ordre du jour. On a vu, ces dernières années, se développer une réflexion sur le rôle de la rente dans le creusement des inégalités (Piketty) ou sur la nécessité de rendre certains biens à la propriété collective (Dardot et Laval). Le livre de Pierre Crétois se situe dans ce champ, où il trace un sillon original. Il n’aborde pas le problème seulement par ses effets délétères, mais le reprend à la racine.

La propriété privée s’élabore à partir de la Renaissance, en
tant que pendant de la souveraineté politique : l’individu règne
en maître sur ses choses comme le souverain sur ses sujets. Elle
devient un droit naturel, celui de la personne à jouir comme elle
l’entend des fruits de son travail. La Révolution sanctuarisera cette
idée dans la Déclaration des droits de l’homme. C’est là que les difficultés surgissent. Il n’a jamais existé dans la réalité de propriété absolument privée : les choses ne sont pas appropriables en tant que telles, mais sont des lieux où se rencontrent des existences et activités individuelles et collectives. Le propriétaire ne doit plus être conçu comme un despote sur son domaine, mais comme membre de communautés et d’écosystèmes.

Pierre Crétois fait donc d’une pierre deux coups : il démystifie la propriété privée, en la débarrassant des fadaises libérales et libertariennes, et la replace au centre de la politique. Pas d’émancipation sans transformation de la propriété.

L’Hypothèse autonome

Des émeutes aux ZAD, le siècle qui s’ouvre est marqué par la percée d’une sensibilité politique où se mêlent organisation horizontale, méfiance vis-à-vis des mécanismes de domination internes aux mouvements sociaux, occupation et mise en réseau d’espaces alternatifs, recherche d’une certaine clandestinité ou encore approche amorale et pragmatique de la violence déprédative. Pour comprendre ces pratiques, il faut sortir à la fois des discours policiers sur la radicalité d’une « ultra-gauche » fantasmée et de ceux que tiennent par les dits radicaux sur eux-mêmes (les autonomes). Alors on peut envisager l’autonomie non pas comme un mouvement ou une idéologie, mais comme une hypothèse stratégique. Celle-ci peut se formuler ainsi : dès lors que le système productif et sa discipline se sont disséminés dans toutes les facettes de la vie, il ne s’agit plus de se réapproprier la production, mais de s’en libérer, ce qui implique de rechercher une transformation immédiate de la vie quotidienne.

Cet ouvrage retrace le cheminement de l’hypothèse autonome au gré des expériences historiques où elle fut formulée et actualisée, de l’Italie des années 1970 à la France des années 2010. Il montre comment la modernisation de la gouvernance à l’œuvre depuis le dernier quart du XXe siècle a plusieurs fois conduit à sa mise en échec. Et en tire cette conclusion : dès lors que les capacités matérielles de détruire comme de s’approprier semblent faire défaut, l’autonomie constitue peut-être une hypothèse à dépasser.

Le 15 mars 1928

Le 15 mars 1928, le Japon connaît une vague de répression sans précédent : 1 600 sympathisants, militants et syndicalistes communistes sont arrêtés sans motif avéré. Tue à l’époque par la majorité des organes de presse, cette opération est menée par la police « spéciale » – ou politique – aux ordres d’un gouvernement conservateur qui, sous couvert de défendre le « corps de la nation », préserve les intérêts des grands propriétaires du pays. Kobayashi Takiji travaille alors à Otaru, l’un des principaux théâtres de ces rafles. Témoin des événements, il en livre dans ce roman – le premier écrit de sa main – un récit poignant, marqué du sceau de la jeunesse et de l’urgence, et qui sera frappé par la censure.

Dans ce récit-manifeste, précurseur du Bâteau-Usine, l’auteur multiplie les personnages et les points de vue. Il reconstitue ainsi la vision parcellaire de ce déferlement de violence propre à ceux qui, impuissants, n’ont pu que le subir. Dans un contexte où la question des violences policières fait retour partout dans le monde, ce classique de la littérature japonaise de l’entre-deux-guerres offre une perspective poignante sur ce que signifie faire l’expérience de la répression.

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Bâtonner

« Bâtonner », c’est copier-coller une dépêche en la remaniant à la marge. Symptôme ordinaire d’une dépossession des travailleurs, le bâtonnage illustre ce que l’argent fait au journalisme : la concurrence s’intensifie, la production de contenus s’accélère, l’information en vient à être usinée en série. Et tandis que les éditorialistes pontifient, les petites mains de la profession, de plus en plus précaires, perdent le sens de leur métier. La fusion du néolibéralisme et du numérique détériore la nature de leur travail et les conditions de son exercice. Dès lors, pourquoi les journalistes continuent-ils à consentir à ce qu’ils font ?

Fruit d’une longue enquête, ce livre décrit les ressorts de l’aliénation d’une profession déqualifiée et disqualifiée, qui certes proteste mais continue de se croire indispensable à la vertu publique. Toujours plus prompte à « décoder » les fake news des autres, elle en oublie que le journalisme-marchandise n’est pas l’ami du peuple, mais un vice qui corrompt la pensée et, avec elle, la possibilité de la démocratie.

L’Occident, les indigènes et nous

À partir des années 1980, l’idée s’est peu à peu imposée : le clivage politique fondamental ne serait pas de nature idéologique – opposant le capitalisme au socialisme – mais civilisationnel. Cette conception, formulée notamment par Samuel Huntington, divise le champ politique entre d’un côté les tenants d’une vision sécularisée des rapports entre les hommes et les sociétés – « l’Occident » –, et de l’autre les défenseurs d’une conception religieuse ou « indigène ». Or de manière paradoxale, elle semble également s’être imposée au sein de courants intellectuels et politiques qui, considérant que l’accroissement de la domination de l’homme sur la nature est indissociable de celle de l’homme sur l’homme, érigent la pratique indigène en figure principale de l’opposition à la logique du capitalisme.
Mais la perpétuation de la guerre et de la servitude dans
l’histoire de l’humanité procède-t-elle vraiment de la diffusion
des appareils conceptuels produits par l’Occident ?
Étudiant les déterminants des trois mouvements historiques que sont le développement du capitalisme, la colonisation des Amériques et la traite atlantique, Ivan Segré montre qu’il n’en est rien, et que seul le recours à des facteurs d’un autre ordre – les comportements économiques prédateurs et la xénophobie – rend intelligible le cours de l’histoire.

Sophie Eustache

Diplômée de l’Institut européen de journalisme, promotion «Yannick Bolloré», Sophie Eustache est journaliste. Elle écrit dans la presse professionnelle (Industrie & Technologies), syndicale (La Nouvelle Vie ouvrière) et généraliste (Le Monde diplomatique). Elle est aussi l’autrice d’un ouvrage jeunesse sur les conditions de fabrication de l’information (Comment s’informer, Éditions du Ricochet) et coanime sur Fréquence Paris Plurielle l’émission La suite au prochain numéro.