La copossession du monde

« La propriété ne doit pas être considérée comme la base première de la vie en communauté, mais, au contraire, comme une modalité du commun. »

« La propriété ou le chaos ! » s’écrient en chœur les thuriféraires de l’ordre propriétaire. Parce que, disent-ils, la propriété sépare le tien et le mien, elle protège la liberté individuelle et assure l’harmonie sociale. Condition de l’échange, elle fonde l’activité économique et favorise l’enrichissement collectif. À les écouter, elle n’aurait que des vertus. C’est faire peu de cas de ses funestes conséquences – la pollution et l’épuisement des ressources naturelles, par exemple –, mais c’est aussi abandonner au marché des questions qui devraient relever de la délibération politique.
Or, cet ouvrage le démontre, l’intérêt économique ne se confond pas avec le bien commun. Pour endiguer le creusement des inégalités sociales et la destruction de la planète, on ne peut s’en remettre aux chimères du tout-marché ou de la démocratie de consommateurs. Un radical changement de perspective s’impose : il faut défendre des principes autonomes de justice pour remettre la propriété à sa place et l’envisager non plus comme le socle de la vie en communauté mais, au contraire, comme une modalité du commun intégrant les droits d’autrui et ceux des générations futures.

Intersectionnalité

La notion d’intersectionnalité alimente aujourd’hui l’une des grandes paniques morales dont notre époque est coutumière : à en croire ses détracteurs, sa focalisation sur l’identité ferait d’elle un danger. Rien n’est plus faux, comme le montre ce livre synthétique et vivant, riche d’une variété d’exemples, qui propose une introduction accessible à l’histoire et aux usages du concept.
Instrument d’analyse des situations de tort, l’approche intersectionnelle a d’abord pour ambition de développer une perception fine de la pluralité et de l’imbrication des oppressions. Mais c’est en même temps une praxis critique, se donnant la justice sociale pour horizon : quelle que soit l’échelle à laquelle elle se place, elle vise à transformer le monde. En ce sens, elle est partie prenante des luttes sociales actuelles et passées, et l’héritière des féministes noires et chicanas qui, dans les années 1960, cherchaient à dépasser les points aveugles du féminisme comme de l’antiracisme. Si l’intersectionnalité s’attache aux identités, individuelles et collectives, ce n’est ni par séparatisme, ni pour conforter quelque posture victimaire, mais, à l’inverse, pour œuvrer à l’émancipation de toutes et tous.

Boniments

Du libéralisme aux algorithmes, en passant par le burnout, les transclasses et la trottinette, François Bégaudeau livre, à travers les maîtres mots de l’époque, une analyse implacable de l’idéologie bourgeoise.

« Plus c’est gros, plus ça passe, dit-on, et cela ne vaut pas pour mes bonimenteurs. Comme sa morphologie l’indique, le bonimenteur n’est qu’à moitié menteur. Pour prendre, un boniment doit être un peu vrai. Il est un peu vrai que cet écran est plat, et plus léger – le portant, je le vérifie –, et plus confortable pour les yeux – rivé à lui, je suis confort. Il est un peu vrai que nous autres sujets des régimes capitalistes prototypiques sommes libres de nos mouvements. Nous pouvons nous déplacer autant que le permet notre salaire. Il est un peu vrai qu’un télétravailleur peut disposer de ses horaires. Il n’est pas archifaux que nos élections sont démocratiques. Les marchands ne mentent pas complètement en disant qu’ils créent de la valeur, créent de la richesse. Ils oublient juste de préciser que cette richesse leur revient.
La langue du capitalisme ne doit pas être démasquée, elle doit être passée au crible sec de la précision. »
F. B.

André Tosel

André Tosel (1941-2017) était philosophe, professeur à l’université Nice-Sophia-Antipolis. Reconnu comme l’un des plus grands spécialistes mondiaux de Gramsci, il a notamment publié Kant révolutionnaire. Droit et politique (Puf, 1988), Du matérialisme de Spinoza (Kimé, 1994), Études sur Marx (et Engels). Vers un communisme de la finitude (Kimé, 1996) ou encore Le Marxisme du XXe siècle (Syllepse, 2009).

Le fil de Gramsci

Par-delà les effets de mode, Antonio Gramsci demeure un « célèbre inconnu ». La plupart du temps, sa pensée est caricaturée, réduite à une poignée de formules mal comprises, sur le « surgissement des monstres », par exemple, ou sur l’« optimisme de la volonté ». Pour rendre justice à cette œuvre, André Tosel prend pour fil rouge la philosophie de la praxis qui structure la réflexion politique du dirigeant italien.
Parce qu’il rejetait toute séparation entre théorie et pratique, ce dernier a proposé une théorie de l’État radicalement nouvelle, envisageant la société civile comme l’espace de la lutte pour l’hégémonie. Élaborée en opposition au marxisme soviétique, cette conception élargie de l’État l’a conduit à formuler une nouvelle stratégie révolutionnaire. Le parti, « Prince moderne », se voit alors conférer un rôle inédit : coaliser des forces sociales hétérogènes pour mener une guerre de position contre la classe dominante. Du rôle des intellectuels à la place du jacobinisme dans les processus révolutionnaires, cet ouvrage montre comment s’approprier les armes théoriques que Gramsci nous a léguées.

Du savon et des larmes

Dallas, Dynastie, Les Feux de l’amour… ces titres évoquent un univers désuet, stéréotypé et associé au féminin : celui du soap opera. Né à la radio au début des années 1930, puis transposé à la télévision, il est d’abord financé par des fabricants de produits d’hygiène et d’entretien – d’où son nom saugrenu. Les feuilletons qui en relèvent, diffusés l’après-midi à l’intention des femmes, sont alors construits autour d’un personnage de mère courage qui prodigue des conseils moraux et pratiques à son entourage, à grand renfort de produits dont les mérites sont ainsi vantés aux consommatrices.
Cet ouvrage se veut une invitation à découvrir ce format et son histoire, à l’intersection du capitalisme, des médias et du genre. Si le soap s’est largement transformé au gré des mutations médiatiques, sociales et politiques, il reste une « technologie de genre » qui circonscrit le féminin à la vie domestique et sentimentale. Mais il crée aussi, paradoxalement, des espaces individuels et collectifs de contestation des hiérarchies sexuées, tant par sa narration ouverte, qui permet l’expression de multiples points de vue et ne délivre aucune morale, qu’à travers les sociabilités qu’il suscite.

Michael Lucken

Michael Lucken est professeur à l’Institut national des langues et civilisations orientales. Historien spécialiste du Japon moderne et contemporain, il a publié entre autres Les Japonais et la guerre, 1937-1952 (Fayard, 2013), Imitation and Creativity in Japanese Arts from Kishida Ryūsei to Miyazaki Hayao (Columbia University Press, 2016), et Le Japon grec. Culture et possession (Gallimard, 2019).

L’universel étranger

Pourquoi peut-on étudier le Japon en particulier, mais pas l’étranger en général ? Avant tout parce que la conception que l’on se fait de l’universel reste largement monolingue et autocentrée. Liée à l’ignorance – ou au déni – du caractère nécessairement situé de l’étude des réalités étrangères, cette situation tend à reproduire les logiques de domination qui structurent le monde. Il en résulte un face-à-face délétère entre ceux qui n’appréhendent le réel qu’au prisme d’intérêts locaux et ceux qui, se revendiquant universalistes, partent du principe qu’il n’existe pas de frontières.
Pour rompre avec cet état de fait, Michael Lucken propose dans cet ouvrage une réflexion riche et engagée sur la xénologie, dont il expose les principaux jalons historiques et les différentes fonctions : la prédation, la critique, la généralisation et, à l’horizon, la métamorphose des individus et des sociétés. Il dessine ainsi les linéaments d’une forme renouvelée d’anthropologie, plus sensible à la variabilité des imaginaires collectifs. Et montre que c’est seulement lorsque les humains auront une expérience intime de la divergence des points de vue sur le monde que l’universel cessera de leur être étranger.

Le malentendu

Les politiques de l’identité sont-elles vraiment porteuses d’une promesse d’égalité ? Pour Asad Haider, il n’en est rien. Au fil d’une analyse qui convoque tant l’héritage des mouvements révolutionnaires noirs que sa propre expérience de militant aux États-Unis, il montre que la compréhension de la race comme identité constitue une impasse pour la lutte antiraciste et, plus largement, pour les mouvements d’émancipation.
Dévoilant la fonction consolatrice du langage de l’identité et son inscription dans une vision libérale du monde, cet essai propose une mise au point essentielle sur des sujets brûlants comme la perspective séparatiste, la rhétorique des identités blessées ou les traits constitutifs de la blanchité. Il en résulte une critique résolue du paradigme de la victimisation, qui non seulement reconduit l’idéologie de la race, mais tend à naturaliser les inégalités. À ce paradigme, Haider oppose la revendication d’une universalité insurgée : celle qui advient quand est mise en acte une pensée politique réclamant la liberté pour tous.

Inutilité publique

Les grands projets d’aménagement sont une cible privilégiée des mouvements écologistes. Dénoncés comme « inutiles et imposés », ces projets font l’objet de multiples résistances. Pourtant, la notion d’utilité publique est au cœur de leur légitimation par les pouvoirs publics français. Car aux yeux de l’administration, l’utilité publique ne renvoie pas à l’idée générale de bien commun, c’est un principe au nom duquel il est juridiquement possible de transformer l’état du monde – y compris si certaines populations doivent en subir les conséquences. Et la conformité ou non d’un projet à ce principe résulte d’une procédure administrative méconnue : l’enquête publique, mise en scène par excellence du consentement.
Frédéric Graber propose dans ce livre un décryptage minutieux de ce rouage central de l’économie des projets. Retraçant l’histoire de la fiction juridique qu’est l’utilité publique, il montre comment la référence à ce principe, formulé sous l’Ancien régime pour favoriser certains intérêts tout en se prévalant d’une forme de justice, a été maintenue jusqu’à nos jours. Il en résulte un éclairage saisissant sur l’aversion au débat caractéristique de la culture politique française.