Les sauvages de la civilisation

« C’est la zone ! » Voilà ce que l’on dit en français courant d’un endroit dont on veut souligner la marginalité ou le dénuement. Ce livre revient à la source de cette expression. Il exhume les mémoires de la Zone, écrite avec une majuscule car elle a d’abord été le nom d’un territoire ceinturant les fortifications de Paris.
C’est au XIXe siècle que la Zone a pris forme, telle une fille illégitime de cette enceinte dont elle a usurpé (on dirait aujourd’hui « squatté ») une bande de terre initialement réservée aux manœuvres militaires. Au tournant du XXe siècle, la Zone réunissait tout un lumpenprolétariat exclu du centre bourgeois comme de la banlieue ouvrière. Dans les représentations collectives, ce peuple des marges agrégeait toutes sortes de « sauvages de la civilisation » dont les chroniqueurs du fantastique social – journalistes, nouvellistes ou chansonniers – ont exploité la pré tendue « dangerosité ».
À partir d’une analyse des histoires et des regards qui ont produit cet ensauvagement, l’ouvrage interroge les différentes façons de désigner, mépriser ou dominer les populations marginalisées. Il étudie aussi la violence qu’on leur prête, souvent pour mieux cacher celle qu’on leur fait.

Posséder la nature

Les dernières décennies ont vu l’essor des préoccupations environnementales, en même temps que l’émergence d’un mouvement en faveur des communs. Malgré cela, les débats sur les enjeux écologiques contemporains ont eu tendance à délaisser la question centrale de la propriété. Une fausse alternative s’est dessinée entre une certaine orthodoxie économique, qui voit dans la propriété privée un cadre optimal d’exploitation et de conservation des écosystèmes, et des visions parfois trop romantiques des pratiques communautaires.

C’est oublier que les formes de la propriété sont consubstantielles aux dynamiques d’appropriation de la nature : des vagues successives de marchandisation à l’instrumentalisation par les États des politiques de protection environnementale, elles sont un lieu crucial où se nouent nature et capital, pouvoir et communauté, violence et formes de vie. À l’heure où le développement des technosciences et les bouleversements géopolitiques internationaux reconfigurent les liens entre environnement et propriété, la nouvelle édition de ce recueil propose un éclairage inédit sur une histoire longue et conflictuelle.


Édition revue et augmentée.

La vie psychique du pouvoir

Le sujet apparaît comme le lieu d’un paradoxe : non seulement il est soumis ou assujetti à un pouvoir extérieur à lui, mais ce pouvoir fonctionne simultanément comme sa condition de possibilité. Cette condition fait ensuite l’objet d’une occultation et d’un déni ; dès lors, le sujet peut affirmer son autonomie, se constituer comme soi.
Dans La Vie psychique du pouvoir, Judith Butler s’emploie à déplier cette ambivalence constitutive et ses effets. En mêlant la théorie sociale, la philosophie et la psychanalyse, en faisant dialoguer des frères ennemis – Hegel et Nietzsche, Freud et Foucault, Hegel et Althusser –, elle étudie les tours et détours empruntés par la formation du psychisme, le rapport du sujet à soi et, enfin, la constitution « mélancolique » de l’identité de genre. Ce livre, où s’élabore une puissante théorie du sujet, compte parmi les travaux incontournables de son autrice.

Hourya Bentouhami

Hourya Bentouhami est maîtresse de conférence en philosophie à l’université de Toulouse Jean Jaurès, et membre junior de l’Institut universitaire de France. Elle a publié Race, cultures, identités. Une approche féministe et postcoloniale (Puf, 2015) et Le Dépôt des armes. Non-violence et désobéissance civile (Puf, 2015).

Judith Butler

L’œuvre de Judith Butler est l’un des principaux foyers du renouveau de la pensée critique dans le monde. Dans cette introduction claire et engagée, Hourya Bentouhami en propose une relecture vivifiante.

Jusqu’ici, en France, les dialogues que la philosophe a engagés avec les principales figures des théories postcoloniales et critiques de la race ont été tendanciellement ignorés. Or, selon Hourya Bentouhami, les élaborations théoriques de Butler attestent du nouage complexe entre sexe, genre, race et nation. Les discours de la différence sexuelle et de la différence raciale sont articulés, et leurs généalogies sont étroitement entrelacées: impossible dès lors de déconstruire l’un sans déconstruire l’autre.

Revenant sur les formulations clés de la philosophe – sur le féminisme, la performativité, la mort sociale, la mélancolie, la vulnérabilité… – à l’aune des théories critiques de la race, Hourya Bentouhami fait ainsi émerger le portrait d’une Judith Butler théoricienne critique de la violence et des identités, mais aussi, indissociablement, des mobilisations et des alliances minoritaires contre les assignations identitaires et les politiques de dépossession et de vulnérabilisation.

Objections

Entre 2015 et 2019, Marius Loris Rodionoff s’est rendu dans les tribunaux de grande instance de Lille, Paris et Alençon pour assister aux audiences publiques de comparutions immédiates. Retenant dix journées d’audiences, à raison de cinq affaires par jour, il a composé la cinquantaine de textes que contient ce volume. Le dispositif choisi est brut et sobre : la transcription des faits incriminants – vols à la roulotte, trafic de drogue, violences conjugales, insubordination sociale – donne à entendre la parole du juge, de l’avocat, du prévenu ; puis l’enquête de personnalité, vies minuscules de jeunes hommes, immigrés pour la plupart, écrasées par la société ; enfin le prononcé de la peine, sévère toujours. À  travers ces scènes ordinaires de la justice, Marius Loris Rodionoff fait œuvre d’écrivain public. Mais il décrit aussi en ethnographe le fonctionnement d’une institution de reproduction de l’ordre social. Au moment où la comparution immédiate se politise et sert à réprimer massivement les mouvements sociaux, ce livre lève un coin de voile sur cette machine à punir et enfermer.

Marius Loris Rodionoff

Marius Loris Rodionoff est historien et écrivain. Il a écrit une thèse sur la relation d’autorité dans l’armée française pendant la guerre d’Algérie (à paraître au Seuil en 2022). Il est, par ailleurs, l’auteur de Procès-verbaux (Les Presses du réel, 2021) et d’une contribution dans Le Nouveau Monde. Tableau de la France néolibérale (Amsterdam, 2021).

Masculinités

Il existe de multiples manières d’être ou de devenir un homme. Complexes et contradictoires entre elles, les masculinités ne peuvent être comprises que replacées au sein de rapports de genre – c’est-à-dire de pouvoir. Précurseuse de l’étude des identités masculines, Raewyn Connell a mis au jour l’existence, au sein de l’ordre de genre, d’une masculinité hégémonique qui vise à assurer la perpétuation de la domination des hommes sur les femmes, tout en étant sans cesse mise à l’épreuve de la diversité des expériences qu’en font les individus. À cet égard, ses réflexions sur les pratiques constitutives de la matérialité du corps des hommes et des enjeux d’incarnation qui s’y nouent représentent une contribution décisive aux études de genre.

À l’heure où les mouvements masculinistes agitent l’épouvantail d’une « crise de la virilité » pour masquer le refus des hommes de voir leurs privilèges remis en cause par les luttes féministes, cet ouvrage montre la dimension éminemment relationnelle du genre, contre la victimisation des hommes et, plus généralement, contre toute vision essentialiste des rôles genrés.

Le Futur du travail

Le travail est un inépuisable objet de fantasmes. On annonce sa disparition prochaine sous l’effet d’un « grand remplacement technologique », on prophétise la fin imminente du salariat, on rêve d’une existence définitivement débarrassée de cette servitude. Fait significatif, les futurologues consacrés et les apologistes du monde tel qu’il va n’ont absolument pas le monopole de ce discours, tout aussi bien tenu par les plus féroces critiques du capitalisme. À chaque révolution technologique ses mirages. Car il y a loin, très loin, de ces anticipations à la réalité. Le travail humain conserve en effet une place centrale dans nos sociétés. Simplement, ses frontières et le périmètre des populations qu’il concerne se déplacent : ce n’est donc pas à une précarisation généralisée que l’on assiste, mais à l’émergence d’un nouveau prolétariat du numérique et de la logistique, dans des économies bouleversées par l’essor des géants de la Big tech.

Dans cet essai incisif, Juan Sebastián Carbonell montre que le discours sur la « crise du travail » fait obstacle à la compréhension de ses enjeux politiques. Et que sa mise en avant empêche, parfois à dessein, la nécessaire ouverture d’un débat sur les voies de son émancipation.

La Souveraineté adamique

Dans les mythes des civilisations impériales de l’Antiquité, l’humain est créé pour servir les dieux. Ainsi se trouve formulée l’idéologie, sans cesse réactualisée, qui justifie la domination de l’homme sur l’homme. C’est avec cette justification que rompt la Bible hébraïque, dont ce livre s’attache à démontrer la force subversive. Au fil d’une lecture aussi rigoureuse que novatrice de la Genèse, Ivan Segré souligne en effet que pris à la lettre, le récit de la création de l’homme composé par les scribes hébreux est la matrice d’un humanisme révolutionnaire, en ce qu’il est fondé sur l’injonction anarchique, ou adamique, de destituer le principe de domination – autrement dit, d’en finir avec l’antagonisme entre maîtres et esclaves, oppresseurs et opprimés. Car l’humain y est voué non pas à servir, mais à entrer en relation avec un autre corps parlant, de manière à faire société avec lui.

Interrogeant, à la suite de Foucault, « la vérité sur ses effets de pouvoir et le pouvoir sur ses discours de vérité », cet essai renouvelle en profondeur notre compréhension tant du judaïsme que des débats contemporains sur ce qu’est une politique révolutionnaire.

Dans le blanc des yeux

En France, il a fallu attendre le début du XXIe siècle pour que la question de la représentation des minorités ethnoraciales sur les écrans émerge dans le débat public. Sur fond d’obsession pour la « cohésion sociale », cette émergence a alors pris la forme d’une vaste entreprise de lamentation collective, déplorant le sort de minorités qui, désignées comme « visibles », s’en sont trouvées plus fortement encore stigmatisées. Dans cet ouvrage désormais classique, Maxime Cervulle oppose à la complainte de la diversité une interrogation sur la construction sociale de la blanchité, c’est-à-dire sur la fabrique de l’hégémonie blanche et les modes de construction ordinaire des identités qui en dérivent. À l’heure où se développe, dans les sociétés occidentales, une dangereuse « mélancolie du majoritaire », sa réflexion sur les dynamiques qui conduisent les individus et les groupes à adhérer, ou à être assignés, à une « identité blanche » socialement gratifiante est un outil indispensable à la compréhension du monde dans lequel nous vivons. Car elle permet de saisir comment les rapports de race configurent la réception des contenus médiatiques, et donc la diffusion médiatique du racisme.