Superyachts

Un superyacht, c’est une embarcation dépassant 24, voire désormais 30 mètres, sous l’effet d’une course à l’allongement. Au début du siècle, on comptait environ 2 000 vaisseaux de ce type dans le monde ; deux décennies et une crise financière plus tard, ils sont trois fois plus nombreux. Loin d’être anecdotique, la plaisance de luxe met en évidence la sécession sociale et le gâchis environnemental des plus riches. Simple lubie de milliardaires au mode de vie extravagant ? Plutôt un reflet du monde comme il va. Non pas démesure, mais mesure – celle du délire général qui a pour nom « ordre social ». Forme contemporaine de la réclusion ostentatoire, miroir grossissant des inégalités, le superyacht nous conduit tout droit aux grandes questions de notre temps, y compris celle de la reconnaissance juridique de l’écocide. De la lutte des classes à la sur-consommation des riches, de l’évasion fiscale à la délinquance environnementale, de l’éco-blanchiment à la gestion différentielle des illégalismes : tirer le fil du superyachting, c’est dévider toute la pelote du capitalisme.

Ce que vaut une vie

Le constat est connu : le contre-« terrorisme » guerrier est bien plus meurtrier que le mal qu’il entend combattre. Plus, il est désormais établi que les moyens qu’il met en œuvre – notamment les bombardements aériens et la torture, dont la pratique est pourtant dénoncée officiellement par les États mêmes qui en font usage – contribuent à nourrir la violence « terroriste ». Comment alors comprendre l’apathie qui mine les sociétés occidentales à ce sujet ?
Pour répondre à cette question, il faut appréhender comment les violences commises par les professionnels de la guerre de l’espace euro-atlantique sont naturalisées, autrement dit, comment se construit l’opposition entre des violences légitimes et d’autres illégitimes. Elle repose sur la constitution de populations entières en purs objets de discours : les « dégâts collatéraux » n’ont en effet pas droit à la parole. Livrant une enquête magistrale sur les discours et pratiques de la guerre contre le terrorisme, Mathias Delori met au jour la manière dont les sociétes libérales, sans déshumaniser totalement les victimes des guerres qu’elles mènent, hiérarchisent incessamment la valeur des vies humaines.

Hot, Cool & Vicious

Communément associé à l’expression d’un discours misogyne, le rap reste un champ musical dominé par des hommes. Pourtant, les femmes l’ont très tôt investi : de la fin des années 1970 à aujourd’hui, de The Sequence à Megan Thee Stallion, en passant par Queen Latifah, Salt-N-Pepa, Lil’ Kim, Nicki Minaj et Cardi B, l’histoire du rap, c’est aussi celle des femmes talentueuses qui se sont emparées de ce genre. Qui ont écoulé des centaines de millions de disques et participé de manière significative au développement artistique et commercial de cette musique, sans pour autant être reconnues à la hauteur de leur contribution. 

Cet ouvrage leur donne enfin la place qu’elles méritent. En rendant compte des rapports de domination et des formes de subjectivation possibles pour celles qui évoluent dans cette industrie, il restitue toute la diversité et la complexité de leur musique. Elles ont ouvert un espace de discussion sur des problématiques relatives à la condition des femmes noires des classes populaires et, à rebours des représentations hégémoniques, fait évoluer les mentalités dans la culture hip-hop sur des sujets aussi brûlants que la race, la sexualité ou les violences de genre. Que cela plaise ou non, la motherfucking bitch era n’est pas près de se refermer.

Et pour écouter la bande originale du livre sur Youtube, c’est par ici !

Keivan Djavadzadeh

Keivan Djavadzadeh est maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’Université Paris 8. Membre du Centre d’études sur les médias, les technologies et l’internationalisation (Cemti), ses recherches portent sur les politiques de représentation dans les musiques et cultures populaires aux États-Unis. Il a publié de nombreux articles sur les questions de genre dans la culture hip-hop.

La Grande Transformation du sommeil

Contrairement à l’opinion courante, le sommeil d’un bloc d’environ huit heures n’a rien de naturel. Cette manière de dormir ne s’est répandue que très récemment, dans le sillage de la révolution industrielle, à la faveur de la généralisation de l’éclairage artificiel dans les villes et de l’imposition d’une nouvelle discipline du travail. Auparavant, le sommeil était habituellement scindé en deux moments, séparés par une période de veille consacrée à diverses activités comme la méditation, les rapports intimes ou encore le soin des bestiaux.

Telle est la thèse révolutionnaire de Roger Ekirch. Son enquête passionnante sur le bouleversement de nos nuits qu’a constitué la disparition, puis l’oubli du sommeil biphasique a doté cet objet d’une historicité qui lui était jusque-là déniée et conduit à l’émergence d’un nouveau champ de recherche, les Sleep Studies. Surtout, cette découverte invite à questionner l’identification de l’insomnie de milieu de nuit à un « trouble du sommeil ». Et à envisager les conséquences d’une transformation qui nous a barré un accès privilégié aux rêves et, par-là, à la conscience de soi.

Les Lumières radicales

Salué comme un classique dès sa parution, cet ouvrage marque un tournant dans l’étude des Lumières et de la modernité. Jonathan Israel y défend l’idée selon laquelle la période qui va de l’âge d’or du rationalisme au siècle des Lumières doit être considérée comme un ensemble. Détournant notre regard de la France et de l’Angleterre – pays qui se disputent habituellement le rôle de centre géographique et historique de cette séquence – et des grandes figures qui, tels Descartes, Hobbes ou encore Voltaire, peuplent les manuels d’histoire et de philosophie, il nous donne à voir un mouvement transeuropéen marqué par l’onde de choc-Spinoza : pendant un siècle et demi, l’Europe a été travaillée en profondeur par le spectre du « spinozisme ». Cette constellation de penseurs radicaux a, par les débats et les polémiques qu’elle a nourris, accompli un véritable travail de sape des autorités établies et redéfini la modernité qui est encore la nôtre. 

C’est cette histoire alternative des origines de l’Europe contemporaine, foisonnante, vivante et incarnée, que Jonathan Israel nous invite à parcourir au fil des pages qui constituent ce monument de l’histoire intellectuelle.

Le Souverain et le Marché

De la Première Guerre mondiale à la montée des tensions entre la Chine et les États-Unis, en passant par la guerre d’Irak, la manière dont les conflits entre États, qu’ils soient armés ou non, s’articulent aux développements successifs du système capitaliste a constitué un problème crucial pour la pensée révolutionnaire. L’enjeu de toute théorie de l’impérialisme est d’y répondre. Ce livre propose une plongée dans les controverses au fil desquelles cette notion a été forgée et son sens disputé, en vue d’éclairer certains des grands débats stratégiques qui animent le camp de l’émancipation.

Les États modernes sont-ils voués à demeurer sous la domination de l’un d’entre eux ? Ou bien assiste-t-on à l’émergence d’une coalition supranationale qui organise le capitalisme au niveau mondial ? Et comment la permanence de souverainetés territoriales interfère-t-elle avec la dynamique du capital ? Autant de questions dont Benjamin Bürbaumer retrace la généalogie, livrant par là une contribution décisive à la théorie marxiste des relations internationales.

Provincialiser l’Europe

L’Europe n’est plus le centre du monde. Pourtant, les catégories de pensée et les concepts politiques occidentaux continuent de régir les discours produits sur les mondes non occidentaux, perpétuant l’idée selon laquelle l’histoire de l’ensemble des sociétés humaines devrait être lue au prisme de l’évolution de ce continent. Or le capitalisme n’a pas réussi à unifier l’humanité. S’il s’est mondialisé, il ne s’est pas universalisé. D’où la nécessité de provincialiser l’Europe, autrement dit de reconnaître que l’appareil scientifique occidental ne suffit pas à comprendre nombre d’éléments des sociétés et des cultures des pays du Sud.
Dipesh Chakrabarty montre dans ce classique de la pensée postcoloniale que le temps historique est pluriel, que les sociétés participent de temporalités hétérogènes constitutives d’une multiplicité irréductible de manières d’être au monde. Ce faisant, il invite à penser la diversité des formes que peut prendre la modernité politique ainsi que des futurs qui se construisent aujourd’hui.

Le Capital dans la cité

Parce qu’il s’est immiscé dans les moindres recoins des sociétés contemporaines, le capitalisme a bouleversé le visage des villes telles que nous les connaissons. Sous son influence, les politiques urbaines sont devenues le véhicule de logiques managériales et financières qui ont conduit à l’explosion des inégalités sociales et spatiales. Reconfigurées selon des critères d’attractivité, les villes sont transformées en objets marketing à valoriser, tandis que leurs populations précarisées semblent vouées à évoluer dans un espace public toujours plus restreint et aseptisé, au fil de ses privatisations successives.

Contre une telle tendance, la présente encyclopédie propose des outils essentiels pour comprendre, penser et agir sur les transformations urbaines en cours. Les entrées qui la composent, fruits d’enquêtes menées aux quatre coins du globe, analysent les principaux enjeux auxquels sont confrontées des populations marginalisées à la fois d’un point de vue matériel et dans les processus de décisions qui affectent leur vie quotidienne. Elles dessinent une cartographie inédite de la ville du xxie siècle, et forment une contribution essentielle à la réappropriation collective de la production de l’espace.

Les subalternes peuvent-elles parler ?

Parce qu’elles ont contribué à dénoncer la domination de la pensée occidentale, les subaltern studies demeurent depuis les années 1980 une source intarissable de controverses.

À cet égard, la réponse négative apportée au titre de cet ouvrage – Les Subalternes peuvent-elles parler ? – est riche d’enseignements . Prenant à contrepied l’eurocentrisme du récit occidental, Spivak nous montre qu’il est impossible d’analyser l’histoire de l’oppression des femmes sans prendre en compte les logiques impérialistes qui l’ont façonnée.

Ce classique de la philosophie contemporaine s’attache à mettre en lumière le récit des dominés. Spivak expose la difficulté que rencontrent les subalternes à être considérées comme sujets de leurs propres actes. Ce petit livre, jalon de la réappropriation du passé colonial par les intellectuels du Sud, constitue une contribution majeure au renouvellement des sciences humaines.