Conscience Noire

« La Conscience Noire est un état d’esprit et un mode de vie, le cri le plus positif à avoir émergé du monde noir depuis longtemps. Son essence est la prise de conscience par l’homme noir de la nécessité de s’organiser collectivement avec ses frères autour de la cause de leur oppression – leur peau noire – et d’agir en tant que groupe afin de se délivrer des chaînes qui les maintiennent dans une condition de servitude perpétuelle. »

Le 12 septembre 1977, Steve Biko est assassiné par la police sud-africaine. Cinquante ans sont passés et Conscience Noire, son unique œuvre traduite en français, conserve toute sa résonance politique. En rassemblant ses articles écrits entre 1969 et 1977, bien souvent dans la clandestinité, cet ouvrage nous révèle une philosophie émancipatrice à la hauteur de celles de Frantz Fanon, Aimé Césaire ou Amilcar Cabral. Voix méconnue en France, Steve Biko livre une analyse chirurgicale des mécanismes d’oppression mis en place par le régime minoritaire blanc en Afrique du Sud. Plus qu’une archive, il s’agit d’un
manuel de libération politique qui puise dans la flamme de la jeunesse noire sud-africaine, et notamment du Mouvement de la Conscience Noire fondé par Biko, pour comprendre les ressorts du racisme systémique. Au-delà de la figure de Nelson Mandela et de l’ANC, cette contre-histoire de l’apartheid bouscule le récit officiel et permet de saisir les rapports de force qui ont fait la lutte antiraciste en Afrique du Sud. À l’image du combat de Steve Biko pour le droit à la dignité et au bien commun, Conscience Noire est une œuvre tout aussi pédagogique qu’incendiaire.

Ferdinand Deligny

« Si Deligny peut nous apprendre, malgré lui, à “émanciper”, cette libération s’adresserait moins aux enfants qu’aux adultes. Il s’agirait de leur apprendre un certain lâcher prise, c’est-à-dire non pas un « laisser-faire », mais un permettre d’agir. »

À partir de son expérience auprès d’enfants dits « inadaptés », puis d’enfants autistes vivant dans le réseau cévenol qu’il crée à la fin des années 1960, Fernand Deligny élabore une pensée singulière. Refusant aussi bien le dressage comportemental que l’interprétation psychanalytique, il cherche à comprendre ce qui, dans l’existence humaine, précède la conscience, la volonté et le langage. Cette réflexion le conduit à distinguer le « faire » de l’« agir ». Le faire est orienté vers un but, porté par un sujet conscient de ses intentions ; l’agir renvoie au contraire à une activité sans finalité prédéterminée, faite de gestes, de trajets et de manières d’habiter un lieu. L’observation des enfants autistes lui révèle que cet agir n’est pas une déficience mais une forme de vie fondamentale, commune à tous. De là découle une conception originale de l’éducation et de la politique : il ne s’agit pas de transformer les individus mais de créer des circonstances, des lieux et des réseaux où ils puissent agir. Deligny substitue à la logique de l’institution celle du milieu de vie, à l’autorité celle de la présence proche, à la normalisation une attention aux formes d’existence les plus discrètes. Son œuvre dessine ainsi une micro-politique de l’agir en commun, fondée sur l’invention de territoires habitables plutôt que sur le pouvoir ou le contrôle.

Simone de Beauvoir

« L’originalité de la conception beauvoirienne de la domination consiste à la comprendre à l’aune du refoulement de la nature et de la vie dont elle procède. »

Quels sont les effets de la domination sur les corps ? Pourquoi les relations entre dominants et dominés impliquent-elles la valorisation de certains corps au détriment d’autres ? Comment inventer un nouveau rapport au corps en rupture avec les normes dominantes ? De Pour une morale de l’ambiguïté à La Vieillesse, en passant par Le Deuxième Sexe, la philosophie de Simone de Beauvoir apporte une réponse originale à ces questions. Elle montre que la domination repose sur le rejet de certains aspects de l’existence humaine sur les seuls corps dominés, en particulier leur dépendance à la nature et à la société. À l’universelle ambiguïté qui caractérise toute existence humaine (à la fois nature et esprit, individuelle et collective), la domination substitue un partage hiérarchique entre des corps souverains et des corps déchus, naturalisés afin d’être soumis. Loin de valoriser la domination de la nature, comme cela lui fut longtemps reproché, Beauvoir s’attaque au contraire à cet idéal de maîtrise et dessine la possibilité d’un autre rapport au corps, à la nature et à la vie. Si l’œuvre de Simone de Beauvoir fut longtemps écartée du corpus philosophique officiel, exclusivement masculin, elle fait aujourd’hui l’objet d’une redécouverte salutaire. Cet ouvrage s’inscrit dans le sillage de ce renouvellement. Au-delà d’une lecture uniquement centrée sur Le Deuxième sexe, le livre réinscrit la critique de la domination masculine dans une réflexion plus générale sur le corps.

Paula Lorelle

Paula Lorelle est maîtresse de conférences à l’Institut catholique de Paris. Ses travaux portent sur le sensible et le corps dans la philosophie contemporaine. Elle a publié Le Sensible à l’épreuve de la raison (Mimésis, 2019) et La Sensibilisation du sens. De Husserl à la phénoménologie française (Hermann, 2021).

Le Mythe du déclin

« L’histoire de l’Islam, comme religion et civilisation, est souvent appréhendée à travers une grille de lecture qui évalue ses réalisations culturelles selon des critères normatifs. »

L’histoire de l’Islam est encore trop souvent prisonnière d’une grille de lecture « civilisationnelle » : à un Moyen Âge admirable sur le plan du développement culturel aurait succédé, à partir du XIIe siècle, une déchéance marquée par l’affirmation du dogme religieux, puis, au XIXe siècle, une « renaissance » (nahda) consécutive à la rencontre avec la modernité occidentale ; cette dernière aurait laissé la place, au XXe siècle, à un combat entre « sécularismes » et « fondamentalismes » préludant l’avènement d’un « Islam des Lumières ». Élaborée par les savants orientalistes et largement reprise tant dans les discours musulmans réformistes que dans les discours nationalistes arabes, cette vision de l’histoire reste largement partagée aussi bien dans les cercles de spécialistes qu’au sein du grand public, qu’il soit musulman ou non-musulman. Ismail Warscheid étudie dans cet ouvrage comment ce récit d’une histoire musulmane partagée entre « grandeur », « décadence » et « renouveau » a émergé à partir du XIXe siècle, et dans quelle mesure continue-t-il de façonner les perceptions de l’Islam à nos jours. Mettant au jour ses présupposés idéologiques, il synthétise de manière accessible les résultats des travaux les plus récents menés sur le sujet, remettant notamment en cause la thèse d’une stagnation de la vie intellectuelle dans le monde musulman, la lecture essentiellement négative de la production littéraire et savante comme rabâchage sans intérêt des « grandes » oeuvres du passé ou encore la dichotomie entre un Islam réformiste, politisant et dynamique, et un Islam traditionnel, quiétiste, mais figé. L’enjeu d’une telle démarche est double : d’un côté, de s’émanciper du culturalisme essentialisant des premières générations d’islamologues et de leurs approches philologiques ; de l’autre, de se réapproprier, de façon critique, l’énorme littérature socio-ethnologique produite en contexte colonial sur les sociétés musulmanes en Afrique et en Asie.

La Conspiration de l’art moderne

La forme de l’art moderne, parce qu’elle suit les luttes populaires, est nécessairement inachevée et tend vers une révolution permanente.

La Conspiration de l’art moderne n’est pas un ouvrage d’histoire de l’art, pas même d’histoire sociale ou politique de l’art ; c’est un livre qui entend repenser le lien entre l’histoire et l’art et qui, par la même, renouvelle en profondeur notre perception de l’art moderne. Il étudie l’inscription du mouvement historique, l’émergence des nouvelles forces sociales et politiques et leurs effets dans la peinture, entre la période de la Révolution française et le milieu du XXe siècle, de David à Mark Rothko, en passant par Van Gogh et Cézanne. L’art moderne, explique Luiz Renato Martins, est la condensation d’une multiplicité d’expériences et le lieu d’une révolution inachevée.
L’auteur évoque les conditions matérielles de l’élaboration des tableaux – y compris les matériaux et instruments utilisés – et leur mise en œuvre dans le discours des œuvres et la pratique des peintres. Il examine ainsi la politique des artistes au sein de leur champ, la présence des forces sociales et politiques dans les œuvres et les réponses, notamment institutionnelles, dont les tableaux font l’objet. Ses interprétations les plus étonnantes concernent David et Manet : loin du néoclassicisme auquel on l’associe, le premier devient le précurseur du modernisme, d’une position d’avant-garde, et même du photojournalisme, tandis que le second, traditionnellement salué comme le parangon de l’autonomie de l’art, apparaît comme le peintre de la transformation des humains en marchandises, en êtres voués à la circulation du capital.

L’Éternel retour de l’hystérie

« L’hystérie n’échappe particulièrement pas à la règle : l’usage du terme est toujours à la frontière entre la catégorie médicale et la catégorie profane, entre le diagnostic et l’injure. »

« Hystérique » est désormais une injure ; pourtant, l’usage du terme perdure dans le champ médical et psychologique. Telle est la curieuse situation dont Julia Legrand propose dans cet ouvrage d’éclairer les ressorts.
Retraçant la genèse de cette catégorie, elle montre comment le développement de son usage comme injure sexiste dans le sens commun a abouti dans les années 1970 à sa suppression des classifications officielles, sans pour autant conduire à son abandon. En effet, d’autres troubles lui ont simplement été substitués, si bien qu’en pratique, l’étiquette demeure utilisée pour désigner une forme de «folie douce» et disqualifier la parole des femmes – quand bien même elle ne leur serait désormais plus accolée de manière exclusive.
Analysant ce que cette perdurance révèle de l’état de la psychanalyse et de la psychiatrie, l’autrice interroge aussi la réappropriation contemporaine de la figure de l’hystérique par les mouvements féministes, comme outil de lutte contre la réduction au silence et la pathologisation de colères politiques. Elle livre ainsi une réflexion originale sur les conditions et les limites d’une démarche plébiscitée dans les milieux militants : le retournement du stigmate.

Jean-François Hamel

Jean-François Hamel est professeur au département d’études littéraires de l’Université du Québec à Montréal. Il est notamment l’auteur de Camarade Mallarmé. Une politique de la lecture (Minuit, 2014) et de Nous sommes tous la pègre. Les années 68 de Blanchot (Minuit, 2018).

La République des biens communs

Sortir de l’horizon marchand en inventant des formes institutionnelles adaptées à une politique des biens communs.

À l’heure où une crise sans précédent, écologique, démocratique et sociale, nous impose de repenser de toute urgence nos manières d’habiter le monde et d’agir ensemble, la notion de biens communs s’est installée dans le débat public. Mais que désigne-t-elle réellement ? Et surtout, quelles transformations politiques appelle-t-elle ?
Ce livre propose une réponse ambitieuse à ces questions. Pour prendre les biens communs au sérieux, il faut rompre avec les logiques de concurrence marchande et reconnaître les exigences d’une coopération démocratique. Ce déplacement ouvre sur une critique radicale de l’ordre du marché et des évidences qui l’accompagnent. Loin de réduire les communs à des expériences locales ou marginales, Pierre Crétois en fait le principe même de la réorganisation sociale et politique. Il esquisse ainsi les contours d’une véritable « république des biens communs », capable de répondre aux défis écologiques, économiques et politiques contemporains.

Antisémitisme et islamophobie

« L’antisémitisme et l’islamophobie sont des racismes liés par une histoire commune, et leur séparation appauvrit notre compréhension de l’un comme de l’autre. Le génocide en cours à Gaza et les discours qui l’accompagnent en sont la démonstration la plus tragique. »

En France, le seul emploi du mot « islamophobie » provoque des froncements de sourcils, suscite des cris d’indignation, du fait de la campagne soutenue menée par certains intellectuels, politiques et médias pour nier la réalité qu’il propose de décrire. Malgré cette hostilité, les travaux sociologiques et historiques portant sur l’islamophobie moderne ont connu de grandes avancées ces quinze dernières années. Beaucoup d’entre eux soulignent que les musulman·es sont racialisé·es, au prétexte non pas de différences morphologiques ou « biologiques », mais de caractères culturels et religieux.
Les juifs d’Europe ayant été le premier groupe religieux à être perçu et représenté comme une race distincte, une étude croisée avec l’antisémitisme s’impose. Plus encore, ce livre propose une synthèse historique rigoureuse et vivante qui permet de comprendre en quoi l’antisémitisme et l’islamophobie, deux formes de racisme qu’on croit séparées, sont en réalité les deux faces d’une même histoire. Si son objectif principal est d’élucider leur relation en Occident du Moyen Âge à nos jours, il permet également de penser la pluralité des racismes contemporains contre lesquels nous devons nous unir.