L’Invention des droits de l’homme

« Comment se fait-il que la cause de l’égalité et de l’universalité des droits humains finit par triompher, certes pas de façon définitive (la chose est impossible), mais avec suffisamment de force pour que ce discours se retrouve au cœur de la nouvelle pensée mondiale qui vit le jour à la fin du XVIIIe siècle ? »

Les droits humains, que l’on croyait pouvoir tenir pour acquis, apparaissent désormais comme une conquête fragile. Lynn Hunt propose ici une relecture originale de leur histoire. S’ils ont pu être pensés et promus, s’ils ont pu s’emparer des cœurs, c’est grâce à l’émergence d’une arme de persuasion massive : la littérature.
Romans épistolaires, romances, feuilletons – ces formes littéraires apparues au XVIIIe siècle ont entraîné une révolution dans la perception que les individus avaient d’eux-mêmes et, in fine, de leur rapport aux autres. En apprenant à s’identifier à des inconnu·es, à ressentir leurs souffrances et à juger celles-ci moralement inacceptables, ils se sont ouverts à la lutte contre la torture et les peines cruelles. Il fallait que la société se conçoive comme un ensemble d’individus autonomes, doués de jugement moral et d’empathie, pour que le soutien aux droits humains devienne concevable. En liant pratiques culturelles et transformations sociales, émotions et politique, cet ouvrage éclaire les fondements de nos droits universels et de nos démocraties.

Emmanuel Terray

Emmanuel Terray (1935-2024) était un ethnologue et anthropologue marxiste. Enseignant à l’université de Vincennes à partir de 1968, il a été, par la suite, directeur de recherches à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Militant de longue date, il a consacré les quinze dernières années de sa vie au soutien du mouvement des sans-papiers.

Penser à droite

« Faut-il se résigner à regarder la pensée de droite comme un objet insaisissable ? Y a-t-il irréductiblement plusieurs droites dont la confluence ne serait qu’accidentelle ? Un indice nous met en garde contre une telle interprétation : les diverses fractions entre lesquelles la droite et ses penseurs se sont de tout temps répartis ont presque toujours su s’entendre aussitôt que la menace de l’adversaire devenait vraiment sérieuse ; dans les quelques occasions historiques où la division s’est révélée insurmontable, la cassure a aussi traversé l’autre camp. »

En 2012, à l’automne de sa vie, Emmanuel Terray entreprend une enquête sur la pensée de droite. Ce livre ambitieux et concis en est le produit. Débutant avec la Révolution française, il balaie plus de deux siècles de scissions internes à cette tradition, de multiplication des tendances, de prolifération des courants. Mais l’anthropologue découvre surtout des constantes, des schémas dont les similitudes ne sauraient tenir de la coïncidence : le réalisme, l’ordre, la patrie, la hiérarchie, la morale… Socle commun qui permet aux penseurs de droite d’appréhender le réel au travers des mêmes catégories, de l’apprécier à l’aune des mêmes valeurs.
En quoi une telle taxinomie intéresse-t-elle les militant·es de gauche ? « Tous les stratèges le savent : toujours à l’affût de nos erreurs, l’ennemi est le plus sûr des maîtres ; il faut donc accepter ses leçons avec autant d’humilité que d’attention ; nous en sortirons mieux armés pour la suite. » À l’heure où ce camp se reconstruit, se renforce et s’hybride avec l’extrême droite, il importe de le connaître pour mieux le combattre.

Des règles sur mesure

« La prolifération des pratiques de profilage et de surveillance contribue à un délitement du social en occultant systématiquement les interdépendances et les solidarités qui font que la société peut être qualifiée comme telle. »

Si le profilage algorithmique est désormais omniprésent, on aurait tort d’y voir une technologie fondamentalement nouvelle : son avènement et son perfectionnement s’étalent en réalité sur plus d’un siècle et demi. Cet ouvrage propose une histoire de cette pratique, depuis son émergence dans les domaines du travail, de l’assurance et du crédit jusqu’aux méthodes contemporaines reposant sur l’intelligence artificielle.
Mobilisant tant le droit que l’histoire des sciences et des techniques, Nathan Genicot décrit comment l’accès à certains biens et services essentiels a de plus en plus été conditionné par les notations algorithmiques établies par les autorités publiques et les grandes entreprises. Surtout, il montre en quoi le profilage porte l’ambition de dépasser la généralité des instruments juridiques traditionnels au profit d’une société où la règle de droit serait faite « sur mesure », variant dans son application selon les spécificités de chaque individu. Et souligne comment cette tendance, loin de concourir à la promotion de l’égalité, menace d’en saper les fondements mêmes.

La Palestine au cœur du capitalisme mondial

Voici pourquoi la Palestine représente un enjeu géopolitique majeur.

Comment expliquer la violence que subissent les Palestiniens depuis la création d’Israël ? Et comment expliquer l’inébranlable soutien moral et financier dont cet État bénéficie de la part des grandes puissances occidentales ? En rendant à la question palestinienne sa dimension matérielle, ce petit livre propose une mise au point salutaire.
Après 1945, les combustibles fossiles deviennent le moteur de l’expansion capitaliste ; le Moyen-Orient, où se trouve la majeure partie des ressources connues, passe au centre du jeu mondial. Israël acquiert ainsi le statut de relais des intérêts occidentaux au sein de cette région, en particulier de ceux des États-Unis, devenus la première puissance économique et politique. Dans ce nouveau cadre impérial, la lutte des Palestiniens pour la liberté représente un obstacle. C’est encore plus vrai depuis les années 1990, où Washington décide de normaliser les relations d’Israël avec les pays arabes. Si ses adversaires veulent écraser par tous les moyens la résistance palestinienne, c’est parce qu’elle est inséparable du combat contre le monde du capitalisme fossile.

Les Feuilles de l’après-mai

« J’ai voulu les lire, ces feuilles éphémères, ces bulletins militants, ces canards contestataires pour ce qu’ils étaient en leur temps : des opérations d’écriture et de publication, qui constituaient de plein droit des actions politiques, puisant leurs ressources dans un répertoire singulier d’usages, de pratiques et de formes, qui ne sont pas tout à fait étrangers à ce que nous appelons littérature. »

Et si les inventions d’écriture, loin d’être l’apanage de la littérature, se trouvaient aussi dans les journaux militants, les feuilles contestataires, les canards contre-culturels ? Et si les « rotatives de la colère » constituaient un laboratoire insoupçonné de pratiques et d’usages de l’écrit ? Il faudrait alors que l’histoire littéraire délaisse la vénération des singularités esthétiques et s’ouvre enfin au régime de collectivité des écritures militantes. C’est le pari critique de cet essai.
Au cœur des années 68, en dépit d’une sévère répression d’État, des dizaines de journaux naîtront des rangs du gauchisme et perpétueront l’insubordination poétique, rhétorique et médiatique du soulèvement de mai. Cette presse dite tour à tour « libre », « parallèle » et « sauvage » ne cessera d’expérimenter la performativité politique des actes d’écriture, c’est-à-dire leur capacité à agir et à faire agir. Les feuilles de l’après-mai éclairent ce qu’écrire veut dire pour celles et ceux qui, à distance de la littérature, rêvent de changer la vie.

Porkopolis

« Les vies et les morts des cochons sont un reflet de la manière dont nous, humains, vivons ensemble. »

L’essor de l’élevage industriel a radicalement transformé la relation des humains avec ce qu’ils mangent ; et la volonté d’optimiser la production de viande a engendré un monde nouveau : celui de la ferme-usine. Ici, on rêve d’une production affranchie des contraintes du milieu dans lequel elle est réalisée, capable de déposséder les différentes entités qu’elle enrôle de tout ce qui peut faire obstacle à la concentration du capital.
Brossant le portrait d’une ville anonyme totalement vouée à la production de porcs dont le moindre gramme doit être utilisé, Alex Blanchette met en évidence la violence à l’œuvre dans la réalisation d’un tel projet, les errements d’une standardisation toujours plus poussée des corps, les limites de la reconfiguration des milieux, des écologies et des relations. Si son ethnographie de la Porkopolis est vertigineuse, il ne cède en rien à la résignation. En décrivant la dégradation des vies humaines et animales, les communautés de destin des humains et des non-humains qui s’affairent dans les fermes-usines, il nous donne autant de prises pour penser (et lutter contre) les reconfigurations du travail et des rapports entre êtres vivants au sein du capitalisme industriel.

Homonationalisme

« L’homonationalisme est un régime d’inclusion différentielle. Ce n’est pas un complot ni une trahison, mais une manière d’organiser les différences : en rendant certaines visibles et célébrées, et d’autres invisibles, pathologisées ou criminalisées. »

En parlant d’homonationalisme, Jasbir K. Puar désigne un double mouvement : d’une part, l’intégration partielle et conditionnelle de certaines subjectivités LGBTQIA+ dans la norme nationale ; d’autre part, l’exclusion concomitante d’autres figures – migrant·es, musulman·es, femmes voilées, queers ou trans pauvres et/ou non-blanc·hes. Elle montre, avec une précision redoutable, que les politiques de diversité, d’inclusion et de droits sexuels peuvent devenir des instruments d’hégémonie, tout en consolidant les hiérarchies raciales, de classe et de genre.
La reconnaissance des minorités sexuelles n’est pas nécessairement un acte d’émancipation, mais peut fonctionner comme une technologie de pouvoir, qui distingue les sexualités « tolérables » et celles qui ne le sont pas, les citoyen·nes « civilisé·es » et les « autres », racialement ou religieusement marqué·es. C’est pourquoi Homonationalisme constitue un texte fondamental : il rappelle que toute critique véritable du pouvoir suppose de décrire les promesses qu’il fait – surtout celles qui se présentent comme progressistes.

Géographie de la domination

« L’accumulation du capital a toujours été une affaire profondément géographique. Sans la possibilité de l’expansion géographique, de la réorganisation spatiale et du développement géographique inégal, le capitalisme aurait depuis longtemps cessé de fonctionner en tant que système économico-politique. »

Constamment, la logique de l’accumulation bouleverse les équilibres économiques et politiques, la technique et le travail, l’environnement et le climat, les sociétés et les formes de vie. Le capitalisme est, à quelque échelle qu’on le considère, un système de production et de l’espace, c’est-à-dire un pouvoir de façonner les lieux, de modifier en profondeur les paysages, de transformer les rapports spatio-temporels. L’uniformisation du monde par le marché implique une incessante prolifération des différences – économiques, sociales, géographiques, culturelles, géopolitiques. Ce dynamisme fait du capitalisme un ensemble instable, en proie à des crises chroniques, perpétuellement contraint d’inventer des « solutions spatiales » aux contradictions qui le minent et aux catastrophes diverses qu’elles engendrent.
Production et destruction, homogénéisation et différenciation : pour comprendre ce mode de production, donc briser les rapports inégalitaires qui le fondent, il est essentiel de saisir ses logiques spatiales. C’est à cela que nous invite l’œuvre du géographe David Harvey, à laquelle ce livre se veut une introduction accessible.

Sébastien Natroll

Sébastien Natroll est journaliste juridique indépendant. Publié dans plusieurs médias français et américains (Slate, L’Humanité, Jacobin, Pittsburgh Post-Gazette…) et contributeur régulier auprès de revues et médias spécialisés (Études, IdeAs, Jus Politicum…), il se consacre aux sujets liés au droit constitutionnel des États-Unis.

Une Constitution morte

« Il convient de constater la rupture consommée entre le Parti républicain contemporain et l’idéal républicain qui a présidé à la fondation des États-Unis d’Amérique. »

La droite états-unienne s’est récemment emparée de la Cour suprême, plus haute juridiction du pays. Désormais dotée des moyens d’imposer ses valeurs à l’ensemble de la société, elle poursuit son combat politique sur le terrain du droit, par exemple en mettant fin à la protection constitutionnelle de l’avortement.
Cette victoire du camp conservateur est le fruit d’un demi-siècle de luttes acharnées visant non seulement à faire nommer ses juges à la Cour, mais à imposer une lecture rétrograde de la Constitution : l’originalisme, doctrine selon laquelle la seule interprétation valable du texte est celle qui vise à dégager l’« intention originelle » de ses rédacteurs. Portée par une myriade de structures liées à la droite chrétienne et au Parti républicain, cette idée d’une Constitution « morte » s’est en effet peu à peu imposée dans la sphère juridique, jusqu’à devenir hégémonique.
Retraçant cette dynamique, Sébastien Natroll apporte un éclairage inédit sur l’histoire de la réaction américaine, et nous invite à mesurer l’importance de la fabrique du droit dans la guerre culturelle en cours.