De l’interpellation

Comment devient-on un sujet ? Tout d’abord en étant nommé, défini, singularisé, assigné à une place. En étant, en quelque sorte, « recruté » comme sujet par une autorité. C’est ainsi que Louis Althusser définissait l’interpellation dans un célèbre texte sur les « appareils idéologiques d’État », où il prenait l’exemple d’un agent de police hélant un individu (« Hé, vous, là-bas ! ») qui se reconnaissait immédiatement comme étant le sujet interpellé. Être sujet en ce sens, c’est être l’objet d’un assujettissement idéologique qui nous fait exister dans un monde commun.
Reprenant cet axe de réflexion, Jean-Jacques Lecercle en propose des prolongements originaux au fil d’un parcours aussi rigoureux que ludique, étayé par une multitude d’exemples allant de Frankenstein à Alice au Pays des Merveilles : là où Althusser privilégiait le discours, il insiste sur le caractère sensoriel de l’interpellation, sur sa dimension fondamentalement corporelle. Il étudie ses différentes formes (l’injure, le mot d’ordre, la rumeur) ; surtout, il élabore une théorie de la contre-interpellation, par où s’affirme l’autonomie du sujet, qui s’approprie la langue et détraque l’idéologie.

Design & Crime

Attention à vos désirs, ils pourraient bien se réaliser sous une forme cauchemardesque. Telle est, selon Hal Foster, la morale qui domine notre époque. Design & Crime part de ce constat : la postmodernité a bien accompli le rêve moderne d’une dissolution de l’art dans la vie, mais sous la forme aliénée d’une « indistinction » entre l’art et le design, entre l’œuvre et la forme-marchandise. Ce qu’il advient de la culture quand elle se trouve ainsi placée sous le signe du marketing et du spectaculaire est précisément l’objet de ce livre.
Interrogeant tour à tour l’architecture, le musée, l’histoire de l’art, la critique et l’esthétique, Hal Foster procède par repérages des antinomies propres à la culture contemporaine (art noble et culture populaire, provocation et compromission, exposition et réification, spectralité et traumatisme). La force de l’ouvrage est moins de prétendre les résoudre que de montrer qu’elles conditionnent les modalités du discours critique et les catégories par lesquelles nous pensons le présent. Il ne s’agit pas de « réanimer le cadavre » de la modernité, mais de diagnostiquer le vivant, fût-il mal en point.

Communisme et stratégie

Si la question communiste fait retour aujourd’hui, ce regain d’intérêt s’accompagne d’un étrange abandon de la stratégie politique. Les philosophies critiques prospèrent et prolifèrent, mais, repliées sur le terrain académique, elles semblent déconnectées des enjeux concrets posés par la présente
crise du capitalisme, contribuant en retour au morcellement des résistances qui lui sont opposées.
À rebours de la tendance qui condamne la perspective de l’émancipation aux registres de l’utopie et de la nostalgie, à l’encontre aussi de l’enthousiasme que peut susciter une option « populiste » inconsciente de ses renoncements, Isabelle Garo étudie dans cet essai les conditions d’une relance contemporaine de l’alternative. Envisageant les problèmes auxquels se heurtent nombre de pensées radicales parmi les plus en vogue – l’État et le parti, le travail et la propriété, le dissensus et l’hégémonie –, elle les réinvestit en s’inspirant de Marx et de Gramsci, dans une démarche qui fait de la question stratégique le cœur des articulations à inventer entre l’analyse théorique et l’intervention politique.

Kim Sang Ong-Van-Cung

Kim Sang Ong-Van-Cung, professeure à l’université Bordeaux Montaigne, a proposé une généalogie médiévale du lexique de la subjectivité dans la philosophie classique. Elle a publié L’Objet de nos pensées. Descartes et l’intentionnalité (Vrin, 2012), une édition de Cordemoy (Vrin, 2016) et des études sur Descartes, Spinoza, Sartre, Foucault, Deleuze, Butler et Honneth (disponibles sur Academia). Elle s’intéresse aux critiques contemporaines du sujet moderne et travaille à une généalogie de la subjectivité historique au xxe siècle.

Eva Debray

Eva Debray est certifiée et docteure en philosophie, chercheuse rattachée au laboratoire Sophiapol (université Paris Nanterre) et enseigne à l’UFR de philosophie de l’université Paris 1 Panthéon–Sorbonne. Sa thèse s’est attachée à exploiter les ressources de la pensée spinoziste dans le cadre d’une réflexion sur l’hypothèse d’un ordre social spontané.

Théorie du gamer

Le jeu vidéo entretient avec le monde « réel » un dialogue continu ; ils s’échangent des principes, des données, des représentations. Ils se partagent également un habitant : le joueur. Outre leur grand nombre, les joueurs sont multiples. Animés de motivations variées, ils adoptent vis-à-vis de leurs pratiques des postures parfois radicalement différentes (« simple » consommation, approche critique, analyse réflexive…). McKenzie Wark, auteur du désormais célèbre Manifeste hacker, adopte celle du « joueur théoricien », arpentant avec nous les mondes créés par les jeux-vidéo qu’il nous présente et qu’il relie à nos expériences contemporaines. Sorti de la Caverne de Platon, ce joueur va se coller au plus près des algorithmes qui l’accueillent pour explorer leurs limites. Ce faisant, il dévoile comment les principes inhérents au jeu – compétition, valeurs, conceptions de l’espace et de la géographie – en sont venus à structurer le « ludespace », transformant le monde en une « copie imparfaite du jeu ».
Au fil d’une série d’expériences vidéoludiques portant sur des titres classiques ou contemporains, des blockbusters ou des indépendants, et accompagné de prédécesseurs comme Benjamin, Debord, Deleuze ou Baudrillard, McKenzie Wark élabore un véritable manuel critique du joueur.

Isabelle Garo

Isabelle Garo enseigne la philosophie en classes préparatoires. Elle coordonne la Grande Édition de Marx et d’Engels en français (GEME, Éditions Sociales). Elle est notamment l’auteur de L’Or des images. Art, monnaie, capital (La Ville Brûle, 2013) et Foucault, Deleuze, Althusser & Marx. La politique dans la philosophie (Démopolis, 2011).

McKenzie Wark

McKenzie Wark est sociologue, professeur à la New York School, spécialiste de la communication et des nouveaux médias. Il est l’auteur de nombreux ouvrages sur les environnements numériques et la géographie virtuelle, dont le remarqué Manifeste hacker, traduit en français en 2006.

Ces corps qui comptent

La prise en compte de la matérialité des corps n’implique pas la saisie d’une réalité pure, naturelle, derrière le genre : si le sexe est un présupposé nécessaire du genre, nous n’aurons jamais accès au réel du sexe qu’à travers nos schèmes culturels. Le sexe, comme le genre, est une norme culturelle, qui régit la matérialité des corps. Il importe donc de souligner que le concept de matière a une histoire, où sont sédimentés les discours sur la différence sexuelle. En outre, si certains corps (par exemple blancs, mâles et hétérosexuels) sont valorisés par la norme, d’autres (par exemple lesbiens ou non blancs) sont produits comme abjects, rejetés dans un dehors invivable.
À travers une reprise critique du concept foucaldien de « contrainte productive », Judith Butler s’efforce, loin de tout volontarisme, de ressaisir la façon dont ces corps peuvent défaire les normes qui les constituent et devenir le lieu d’une puissance d’agir transformatrice. Ce livre, où l’épistémologie se mêle à la politique, constitue un jalon des études de genre et l’un des ouvrages majeurs de son auteure.

Posséder la nature

Les dernières décennies ont vu l’essor des préoccupations environnementales, en même temps que l’émergence d’un mouvement en faveur des communs. Malgré cela, les débats sur les enjeux écologiques contemporains ont eu tendance à délaisser la question centrale de la propriété. Une fausse alternative s’est dessinée entre une certaine orthodoxie économique, qui voit dans la propriété privée un cadre optimal d’exploitation et de conservation des écosystèmes, et des visions parfois trop romantiques des pratiques communautaires.
C’est oublier que les formes de la propriété sont consubstantielles aux dynamiques d’appropriation de la nature : des vagues successives de marchandisation à l’instrumentalisation par les États des politiques de protection environnementale, elles sont un lieu crucial où se nouent nature et capital, pouvoir et communauté, violence et formes de vie. À l’heure où le développement des technosciences et les bouleversements géopolitiques internationaux reconfigurent les liens entre environnement et propriété, ce recueil propose un éclairage inédit sur une histoire longue et conflictuelle.

Égalité radicale

Le mouvement ouvrier et étudiant de 68 a fissuré l’assise savante du pouvoir. Jacques Rancière, qui en prend acte, instaure un renversement fondamental : il ne saisit plus l’égalité comme but, mais comme point de départ. C’est d’une déconnexion avec l’ordre hiérarchique qu’elle procède. Sont ainsi mises en avant les capacités des opprimés à inventer des pratiques indociles.
Pourtant, depuis une vingtaine d’années, Rancière tend à rétrécir la portée de ce geste : en le déplaçant vers le champ esthétique, il le limite à des « redistributions polémiques du dicible et du visible ». Ce livre rompt avec une telle orientation. Il élucide l’égalité dans des luttes impliquant la violence, réintroduit une rationalité du désir et de l’antagonisme. L’aspiration à abolir le rapport capitaliste fait pleinement partie de l’obstination lucide qui anime la confiance égalitaire. Ainsi radicalisée, l’égalité noue l’antagonisme, qui combat un ennemi à détruire, au litige, qui s’inclut dans le monde de l’adversaire par polémique. Elle rencontre les questions que le féminisme pose à l’universel, et s’empare de la défaite comme d’un moment immanent à sa pratique, tirant ses ressources de possibles déjà accomplis, mais aussi des chances manquées d’une lutte.

Antonia Birnbaum

Antonia Birnbaum est philosophe, professeure à l’Université Paris 8-Saint-Denis. Spécialiste de la pensée allemande, en particulier de l’École de Francfort, elle traduit le cours d’esthétique d’Adorno, à paraître aux Éditions Klincksieck, et vient de préfacer la nouvelle édition de Critique de la violence de Walter Benjamin (Payot, 2018).

Queer Zones

Queer Zones. La trilogie regroupe les trois volumes du même nom publiés entre 2000 et 2011, dont le désormais classique Queer Zones. Politique des identités et des savoirs, qui a impulsé la théorie et la politique queer en France. On y voit surgir au fil des pages la post-pornographie ainsi que des explorations politiques, théoriques et personnelles qui renouvellent le féminisme, les études de genre et la théorie du genre. S’y croisent Wittig et Foucault, Butler et Despentes, Deleuze-Guattari et Monika Treut, à l’ombre des subcultures et des subjectivités minoritaires, vivantes et dissidentes, proliférantes et militantes.

Mêlant, dans un style flamboyant, recherche et critique, chronique et polémique, Sam Bourcier construit un féminisme pro-sexe et biopolitique qui est une réflexion plus large sur les relations entre pouvoir et savoirs, corps et disciplines. Ars erotica, ars theorica, ars politica : la trilogie est l’indispensable boîte à outils de celles et ceux qui veulent sortir des cadres hétéro- et homo-normatifs, du musée de la différence sexuelle et de la binarité – en un mot, vivre et penser comme des queers.