Les Limites du capital

Les Limites du capital est le chef-d’œuvre du géographe David Harvey et l’un des monuments de la théorie marxiste. Produit d’une dizaine d’années de recherches, cet ouvrage propose une reconstruction « historico-géographique » de l’analyse du capitalisme inaugurée par Marx.

Reconstruction, et non commentaire, car l’objectif de l’auteur est double : d’une part, il entend éprouver la cohérence et la solidité des travaux économiques de Marx ; d’autre part, il met particulièrement en relief certains aspects de la théorie marxienne, comme les notions de contradiction et de crise du capitalisme, pour en proposer des prolongements inédits, le plus essentiel concernant la production de l’espace : le capitalisme est un système socio-économique qui se développe et surmonte ses inévitables crises d’accumulation en se déplaçant dans l’espace, en créant et détruisant des territoires. Harvey fait donc la part belle au capital fixe, à la rente foncière et aux processus de financiarisation, en particulier au crédit, pilier du système autant que facteur de crise. Pas à pas, Les Limites du capital guide les lecteurs à travers les vertigineuses complexités du capitalisme, ce qui fait de lui un ouvrage incontournable pour comprendre ce système qui est plus que jamais le nôtre.

Collectif Rosa Bonheur

Le Collectif Rosa Bonheur s’est consacré depuis 2011 à l’analyse sociologique de l’organisation de la vie quotidienne dans les espaces désindustrialisés, à partir d’une grille de lecture matérialiste. Il est composé de Anne Bory, José-Angel Calderón, Yoan Miot, Blandine Mortain, Juliette Verdière et Cécile Vignal.

La Ville vue d’en bas

La désindustrialisation à l’œuvre depuis les années 1970 a confiné des pans entiers des classes populaires aux marges du salariat. Tenues à l’écart des principaux circuits marchands, ces populations ont dû réorganiser leur travail et leur vie quotidienne de manière à satisfaire les besoins essentiels à leur subsistance, selon une dynamique qui confère une centralité nouvelle à l’espace urbain : pour elles, l’accès à la plupart des ressources matérielles et symboliques nécessaires au maintien d’une existence digne est intimement lié à leur ancrage territorial.

Or, les pratiques attachées à cette centralité populaire sont aujourd’hui contestées. Prises dans la course à la métropolisation, certaines villes voudraient en définitive remplacer ces populations, dont elles considèrent qu’elles « ne font rien », par d’autres issues des classes moyennes et supérieures, n’hésitant pas à agiter le spectre du communautarisme et celui du ghetto. Il s’agit, au contraire, de saisir ce qu’impliquent les processus contemporains de fragmentation de l’espace social pour des personnes qui ne sont ni plus ni moins que des travailleuses et des travailleurs.

La Révolution féministe

La quatrième vague du féminisme a commencé : venue d’Amérique latine, portée par les combats contre les féminicides et pour la liberté des femmes à disposer de leur corps, amplifiée par le moment #MeToo, elle constitue aussi – surtout – un mouvement qui s’attaque à l’inégalité des rapports de production et de reproduction sous le capitalisme. Qui dépasse, sans les exclure, les revendications juridiques ou paritaires et repense l’ensemble de l’organisation sociale à partir des oppressions subies par les femmes et les minorités de genre.

Le féminisme est révolutionnaire ou il n’est pas : voilà la thèse soutenue par Aurore Koechlin, qui se propose d’abord de guider ses lectrices et lecteurs à travers l’histoire trop méconnue des différentes vagues féministes. Du MLF à l’intersectionnalité, de l’émergence d’un « féminisme d’État » au féminisme de la reproduction sociale, ce petit livre tire le bilan politique et intellectuel d’une quarantaine d’années de combats, repère leurs impasses, souligne leurs forces, pour contribuer aux luttes actuelles et à venir.

Identités et cultures 2

Ce second volume d’anthologie des textes de Stuart Hall – pionnier des cultural studies et figure majeure de la pensée critique – porte sur les conditions d’émergence de la différence et en interroge les usages politiques. Il rend compte des processus de formation et transformation des identités, démontant les mécanismes de racialisation et exposant les ressorts de la politique identitaire. Foncièrement constructivistes, intersectionnels avant la lettre, ces écrits donnent à penser le caractère contextuel et instable de toute identité et les modalités d’articulation des rapports sociaux. S’ils soulignent avec force ce qui dans l’expérience subjective déjoue les assignations, ils interrogent aussi la persistance du racisme et sa dimension structurelle. L’originalité des textes de Hall sur le racisme réside dans une approche profondément matérialiste, mais qui prend en considération la dimension discursive de la production des « différences ». Aussi étudie-t-il le rôle joué par la représentation médiatique dans la constitution de l’idéologie raciste, autant que l’importance des résistances à l’ordre visuel dominant qui régule l’apparition des groupes minorisés.

La nouvelle édition de ce recueil propose deux textes supplémentaires, ainsi qu’une préface inédite dans laquelle Maxime Cervulle propose une analyse critique des différentes conceptualisations du racisme qui ont parcouru l’œuvre de Stuart Hall et le champ des cultural studies.

Conversations avec Bourdieu

Comment se perpétue la domination ? Comment les dominés peuvent-ils s’y soustraire ? Et comment les intellectuels peuvent-ils y contribuer ? Si les réponses apportées par Bourdieu ont fait de lui un classique des sciences sociales, les débats que suscitent ses travaux en France sont souvent pris dans une fausse alternative entre une option polémique qui rejette en bloc son analyse de la reproduction sociale et une lecture académique à tendance hagiographique, sinon strictement instrumentale.

Pour sortir de cette ornière, le sociologue Michael Burawoy confronte cette œuvre aux théories les plus ambitieuses qui lui disputent la compréhension de la domination de classe, du racisme et du patriarcat, mobilisant les apports de Gramsci sur l’hégémonie, de Freire sur la pédagogie, de Beauvoir sur la domination masculine ou encore de Fanon sur le colonialisme. Lecture originale autant qu’introduction magistrale, ces Conversations soulignent les omissions et les contradictions d’une œuvre qui théorise la domination sans penser l’émancipation. Elles posent ainsi les bases d’un nécessaire renouvellement de la sociologie critique.

Ruine

« Une ruine nouvelle s’offre depuis une trentaine d’années, monumentale à sa manière et proliférante : villes détruites, murs en lambeaux, usines abandonnées qui ne cessent d’appeler le regard. Étrangement nous voulons toujours les voir, jamais repus de leur fouillis de natures mortes ou de leur austérité massive, jamais lassés malgré la répétition qui les constitue pourtant aujourd’hui en lieu commun. Il faut le reconnaître : la ruine est un objet d’amour. Elle nous tient à la merci de ses images qui, toujours plus vues et connues, ne perdent en rien de leur pouvoir d’attraction. Cette avidité qui fait que la ruine est partout et que s’en multiplient les images dans les galeries et sur les écrans, réelles ou fictionnelles, contient une dimension d’énigme. Quel est cet objet qui, si pauvre et sale et revu soit-il, nous tient ainsi l’œil en haleine ? Quel est ce désir de ruine ? »
D. S.

Le Capital déteste tout le monde

Nous vivons des temps apocalyptiques. Dans le magma des événements du monde, une alternative politique se dessine : fascisme ou révolution. Le fascisme, c’est ce vers quoi nous entraîne le cours de démocraties de moins en moins libérales, de plus en plus soumises à la loi du capital. Depuis les années 1970, celui-ci est entré dans une logique de guerre. Ainsi est-il devenu, par la puissance que lui confère la financiarisation, une force politique vouée à la destruction des liens sociaux, des individus, des ressources et des espèces.

Cette offensive fut rendue possible par la fin du cycle des révolutions. Mais tandis qu’elle s’opérait, les pensées critiques annonçaient la pacification des relations sociales et l’avènement d’un nouveau capitalisme, plus doux, plus attentif au confort des travailleurs. Aujourd’hui, des prophètes de la technologie nous vantent même une résolution de la crise climatique ou une sortie du capitalisme par les moyens du capital. Contre ces consolations illusoires et face au fascisme qui s’installe, il est urgent de retrouver le sens des affrontements stratégiques, de reconstruire une machine de guerre révolutionnaire. Puisque le capital déteste tout le monde, tout le monde doit détester le capital.

Le Vieux

Fruit d’une rencontre entre le sociologue Michel Kokoreff et le voyou Azzedine Grinbou, Le Vieux est un monologue qui retrace la carrière d’un délinquant. Né dans une famille ouvrière immigrée, «Le Vieux» grandit dans les Hauts-de-Seine. Après avoir quitté l’école à 14 ans, cambriolages, braquages et trafics de drogue lui permettent de rompre provisoirement le cercle de la reproduction sociale et de se hisser au sommet de la voyoucratie, avant d’en chuter. Décrivant l’ordinaire de la criminalité organisée, ses transformations entre 1970 et aujourd’hui, celles du travail, des prisons, des politiques publiques, Le Vieux n’est pas la geste héroïque d’un bandit. Il montre au contraire comment les criminels, mus par un désir mimétique, ont banalement incorporé les normes dominantes de la société de marché, comment l’exception rencontre la norme ; l’illégalisme, la loi ; l’aventure, la routine ; la déviance, le conformisme ; la marginalité, la domination dans une seule et même violence sociale.

De l’interpellation

Comment devient-on un sujet ? Tout d’abord en étant nommé, défini, singularisé, assigné à une place. En étant, en quelque sorte, « recruté » comme sujet par une autorité. C’est ainsi que Louis Althusser définissait l’interpellation dans un célèbre texte sur les « appareils idéologiques d’État », où il prenait l’exemple d’un agent de police hélant un individu (« Hé, vous, là-bas ! ») qui se reconnaissait immédiatement comme étant le sujet interpellé. Être sujet en ce sens, c’est être l’objet d’un assujettissement idéologique qui nous fait exister dans un monde commun.
Reprenant cet axe de réflexion, Jean-Jacques Lecercle en propose des prolongements originaux au fil d’un parcours aussi rigoureux que ludique, étayé par une multitude d’exemples allant de Frankenstein à Alice au Pays des Merveilles : là où Althusser privilégiait le discours, il insiste sur le caractère sensoriel de l’interpellation, sur sa dimension fondamentalement corporelle. Il étudie ses différentes formes (l’injure, le mot d’ordre, la rumeur) ; surtout, il élabore une théorie de la contre-interpellation, par où s’affirme l’autonomie du sujet, qui s’approprie la langue et détraque l’idéologie.

Design & Crime

Attention à vos désirs, ils pourraient bien se réaliser sous une forme cauchemardesque. Telle est, selon Hal Foster, la morale qui domine notre époque. Design & Crime part de ce constat : la postmodernité a bien accompli le rêve moderne d’une dissolution de l’art dans la vie, mais sous la forme aliénée d’une « indistinction » entre l’art et le design, entre l’œuvre et la forme-marchandise. Ce qu’il advient de la culture quand elle se trouve ainsi placée sous le signe du marketing et du spectaculaire est précisément l’objet de ce livre.
Interrogeant tour à tour l’architecture, le musée, l’histoire de l’art, la critique et l’esthétique, Hal Foster procède par repérages des antinomies propres à la culture contemporaine (art noble et culture populaire, provocation et compromission, exposition et réification, spectralité et traumatisme). La force de l’ouvrage est moins de prétendre les résoudre que de montrer qu’elles conditionnent les modalités du discours critique et les catégories par lesquelles nous pensons le présent. Il ne s’agit pas de « réanimer le cadavre » de la modernité, mais de diagnostiquer le vivant, fût-il mal en point.

Communisme et stratégie

Si la question communiste fait retour aujourd’hui, ce regain d’intérêt s’accompagne d’un étrange abandon de la stratégie politique. Les philosophies critiques prospèrent et prolifèrent, mais, repliées sur le terrain académique, elles semblent déconnectées des enjeux concrets posés par la présente
crise du capitalisme, contribuant en retour au morcellement des résistances qui lui sont opposées.
À rebours de la tendance qui condamne la perspective de l’émancipation aux registres de l’utopie et de la nostalgie, à l’encontre aussi de l’enthousiasme que peut susciter une option « populiste » inconsciente de ses renoncements, Isabelle Garo étudie dans cet essai les conditions d’une relance contemporaine de l’alternative. Envisageant les problèmes auxquels se heurtent nombre de pensées radicales parmi les plus en vogue – l’État et le parti, le travail et la propriété, le dissensus et l’hégémonie –, elle les réinvestit en s’inspirant de Marx et de Gramsci, dans une démarche qui fait de la question stratégique le cœur des articulations à inventer entre l’analyse théorique et l’intervention politique.

Kim Sang Ong-Van-Cung

Kim Sang Ong-Van-Cung, professeure à l’université Bordeaux Montaigne, a proposé une généalogie médiévale du lexique de la subjectivité dans la philosophie classique. Elle a publié L’Objet de nos pensées. Descartes et l’intentionnalité (Vrin, 2012), une édition de Cordemoy (Vrin, 2016) et des études sur Descartes, Spinoza, Sartre, Foucault, Deleuze, Butler et Honneth (disponibles sur Academia). Elle s’intéresse aux critiques contemporaines du sujet moderne et travaille à une généalogie de la subjectivité historique au xxe siècle.