Bâtonner

« Bâtonner », c’est copier-coller une dépêche en la remaniant à la marge. Symptôme ordinaire d’une dépossession des travailleurs, le bâtonnage illustre ce que l’argent fait au journalisme : la concurrence s’intensifie, la production de contenus s’accélère, l’information en vient à être usinée en série. Et tandis que les éditorialistes pontifient, les petites mains de la profession, de plus en plus précaires, perdent le sens de leur métier. La fusion du néolibéralisme et du numérique détériore la nature de leur travail et les conditions de son exercice. Dès lors, pourquoi les journalistes continuent-ils à consentir à ce qu’ils font ?

Fruit d’une longue enquête, ce livre décrit les ressorts de l’aliénation d’une profession déqualifiée et disqualifiée, qui certes proteste mais continue de se croire indispensable à la vertu publique. Toujours plus prompte à « décoder » les fake news des autres, elle en oublie que le journalisme-marchandise n’est pas l’ami du peuple, mais un vice qui corrompt la pensée et, avec elle, la possibilité de la démocratie.

L’Occident, les indigènes et nous

À partir des années 1980, l’idée s’est peu à peu imposée : le clivage politique fondamental ne serait pas de nature idéologique – opposant le capitalisme au socialisme – mais civilisationnel. Cette conception, formulée notamment par Samuel Huntington, divise le champ politique entre d’un côté les tenants d’une vision sécularisée des rapports entre les hommes et les sociétés – « l’Occident » –, et de l’autre les défenseurs d’une conception religieuse ou « indigène ». Or de manière paradoxale, elle semble également s’être imposée au sein de courants intellectuels et politiques qui, considérant que l’accroissement de la domination de l’homme sur la nature est indissociable de celle de l’homme sur l’homme, érigent la pratique indigène en figure principale de l’opposition à la logique du capitalisme.
Mais la perpétuation de la guerre et de la servitude dans
l’histoire de l’humanité procède-t-elle vraiment de la diffusion
des appareils conceptuels produits par l’Occident ?
Étudiant les déterminants des trois mouvements historiques que sont le développement du capitalisme, la colonisation des Amériques et la traite atlantique, Ivan Segré montre qu’il n’en est rien, et que seul le recours à des facteurs d’un autre ordre – les comportements économiques prédateurs et la xénophobie – rend intelligible le cours de l’histoire.

Sophie Eustache

Diplômée de l’Institut européen de journalisme, promotion «Yannick Bolloré», Sophie Eustache est journaliste. Elle écrit dans la presse professionnelle (Industrie & Technologies), syndicale (La Nouvelle Vie ouvrière) et généraliste (Le Monde diplomatique). Elle est aussi l’autrice d’un ouvrage jeunesse sur les conditions de fabrication de l’information (Comment s’informer, Éditions du Ricochet) et coanime sur Fréquence Paris Plurielle l’émission La suite au prochain numéro.

Islam et Prison

Soulever la question de la religion en prison, c’est immédiatement évoquer la surreprésentation supposée des musulmans et leur non moins supposée dangerosité potentielle. La cause semble entendue : les prisons françaises sont le creuset de la radicalisation, des « universités du djihad ». L’incarcération de plus de 500 personnes pour faits de terrorisme islamiste depuis 2014, les agressions de surveillants par des détenus radicalisés n’ont fait qu’amplifier l’anxiété générale.

Mais la peur est mauvaise conseillère. Car c’est le spectre du terrorisme qui a fait naître ces idées fausses sur l’islam et les musulmans incarcérés. C’est encore lui qui a été le moteur de l’organisation  d’une offre institutionnalisée d’islam dans les prisons.

Cet ouvrage ne se contente pas de combattre les idées reçues. Il interroge la manière dont la prison conditionne la pratique religieuse. Si elle favorise une intensification du rapport au religieux, c’est peut-être que celui-ci s’offre comme une ressource pour affronter l’épreuve carcérale. Et, à travers cette intensification, qui peut se faire pour le pire comme pour le meilleur, se lit aussi la faillite de notre prison, qui n’a de républicaine que le nom.

Genre et féminismes au Moyen-Orient et au Maghreb

D’après le stéréotype, les femmes vivant au Maghreb et au Moyen-Orient sont opprimées par une religion patriarcale et des traditions ancestrales. Ce petit livre donne à voir une réalité, ou, plutôt, des réalités différentes.

Loin d’être un tabou, les droits et modes de vie des femmes constituent dans cette région une question centrale depuis le xixe siècle, où, dans des situations de domination coloniale ou impériale, de multiples formes de prédation économique, d’exploitation et de guerre ont bouleversé les rapports de genre. L’ouvrage analyse les résistances opposées par ces femmes, qu’elles soient rurales ou urbaines, des classes populaires ou lettrées. Il met en lumière leurs usages diversifiés de l’islam, mais aussi leurs mobilisations pour l’emploi, contre les colonialismes, les guerres et les occupations – ou, plus récemment, à la faveur des révolutions, les luttes contre le racisme et l’oppression des minorités sexuelles et de genre. Encastrés dans des histoires politiques, sociales et économiques singulières, les transformations et mouvements liés aux rapports de genre représentent un enjeu essentiel pour le Maghreb et le Moyen-Orient du xxie siècle.

Rimbaud, la Commune de Paris et l’invention de l’histoire spatiale

On ne saurait comprendre un poète comme Rimbaud seulement en lisant son œuvre. Il faut élargir la focale, essayer de saisir les personnes et les choses qui l’entouraient, et l’envisager, lui, comme une personnalité à moitié fondue dans la masse. Comme quelqu’un qui arpenta plusieurs mondes à la fois, quelqu’un qui, dans une conjoncture instable, où les travailleurs parisiens avaient pris en main leur destin politique, fit le choix, pendant quelques années, d’écrire de la poésie. La vie de Rimbaud ne fut pas une vie d’artiste.

Kristin Ross nous invite donc à le lire au côté ou à proximité des gens du peuple et de leurs pratiques, des discours et positions qui contribuèrent au mouvement social et politique que fut la Commune. Refusant de traiter cette œuvre en miracle de la créativité poétique, rejetant la pers- pective « correcte » prescrite par la critique littéraire ou l’histoire sociale, elle inscrit l’imaginaire  rimbaldien dans les rêves et les bouleversements de cette époque. Ainsi, elle renouvelle en profondeur notre vision de Rimbaud et de la Commune.

Stathis Kouvélakis

Stathis Kouvélakis enseigne la philosophie politique au King’s College de Londres. Il milite dans la gauche radicale en Grèce et en France depuis ses années de lycée. Parmi ses publications : Philosophie et révolution. De Kant à Marx (2e édition, La Fabrique, 2017), La Grèce, Syriza et l’Europe néolibérale (La Dispute, 2015), La France en révolte. Luttes
sociales et cycles politiques
(Textuel, 2007).

La domination et les arts de la résistance

À trop s’intéresser au discours public des dominants et des dominés, au détriment de leur discours « caché », par définition difficilement saisissable, on risque de ne pas même apercevoir la résistance effectivement opposée par les subalternes. Il y a là un véritable défi épistémologique pour les analystes du monde social et des situations de domination. Derrière le masque de la subordination et l’écran du consensus et de l’apparente harmonie sociale couve ce que James C. Scott nomme l’« infra-politique des subalternes » : la politique souterraine des dominés. 

Dans toutes les situations de domination, même les plus extrêmes, ces derniers continuent, de façon dissimulée, à contester le discours et les pouvoirs dominants, à imaginer un ordre social différent. Fondé sur l’analyse de sociétés dans lesquelles il n’existe pas d’espace public où contester légitimement l’ordre existant, ce livre désormais classique offre des outils théoriques précieux pour celles et ceux qui cherchent à éclairer les formes subjectives de la vie sociale et les expériences de domination, d’exploitation et de répression.

Sagesse ou ignorance ?

L’objectif ici poursuivi est de reproblématiser la pensée de Spinoza en la prenant, non de front et dans son envergure manifeste, mais en quelque sorte par la bande, grâce au biais que fournit un point crucial, l’alternative entre sagesse et ignorance, où se croisent sans se confondre un certain nombre d’enjeux fondamentaux qui concernent l’ontologie, l’éthique et la politique.

Cela conduit à s’intéresser à des notions comme celles de « don » et d’« ingenium », que Spinoza emploie sans les thématiser mais qui jouent un rôle non négligeable dans le déroulement de sa réflexion. Réfléchir sur l’usage de ces notions permet de projeter sur la doctrine de Spinoza une lumière transversale, qui en fait ressortir certains aspects à première vue inattendus. Sont ainsi mis en relief des enjeux de pensée et des problèmes qu’un abord plus structuré et plus englobant, unifiant et synthétique de la philosophie élaborée par Spinoza tendrait à minorer ou à rejeter, alors que, s’ils n’y détiennent effectivement qu’une position latérale, ils y font saillie, ils surprennent, ils interpellent : par là ils stimulent la réflexion, ce qui justifie qu’on s’emploie à fixer sur eux l’attention.

Race, ethnicité, nation

L’identité s’est imposée comme une question politique centrale de notre époque, mais les débats qui s’y rapportent demeurent le plus souvent posés dans des termes caricaturaux. Pour les clarifier, Stuart Hall étudie ici la construction discursive de trois de ses formes principales : la race, l’ethnicité et la nation. Car si chacune de ces formes est le produit de longs processus de sédimentation historique, leur caractère construit ne doit pas nous conduire à croire qu’il serait possible de se débarrasser de ces catégories comme on dissipe une illusion. Au contraire, il est impératif d’appréhender les ressorts de leur persistance, et notamment leur inscription dans le fonctionnement du langage, afin de comprendre comment elles configurent notre quotidien et le cours de l’histoire, ainsi que d’envisager les modalités de leurs usages susceptibles de nourrir une pratique émancipatrice.

Dans un contexte où la mondialisation et les migrations tendent à scinder l’identité de son lieu concret d’origine, et alors que le racisme prolifère sur fond de déni de sa genèse coloniale, Stuart Hall expose de manière vive et concise les enjeux contemporains d’une approche politique de la différence, tout en proposant une introduction éclairante au champ des cultural studies.

La Critique défaite

Qu’en est-il, aujourd’hui, de la Théorie critique ? Cet ouvrage propose une plongée dans les séquences cruciales de sa formation, en retraçant la trajectoire intellectuelle de trois de ses représentants majeurs : Max Horkheimer, Jürgen Habermas et Axel Honneth.

Née en tant que réponse à une défaite de portée historique, celle de la gauche face au nazisme, la Théorie critique s’est disloquée de l’intérieur. Horkheimer, confronté à l’isolement de l’exil et au délitement des fronts antifascistes, rompt avec le matérialisme historique et se réoriente vers une philosophie négative de l’histoire. Si le passage aux générations suivantes de l’« École de Francfort » permet un renouvellement, il correspond aussi à une adaptation de la critique à l’ordre existant. Chez Habermas, la critique vise à élargir un espace public régi par les règles de la raison, en faisant fi des contradictions des rapports sociaux ; avec Honneth, la critique devient une thérapeutique du social ayant pour objectif de réparer un monde que l’on a renoncé à transformer. Ainsi, d’une génération à l’autre, la Théorie critique a tourné le dos à l’analyse du potentiel régressif inhérent à la modernité capitaliste. C’est avec ce projet initial que le présent nous oblige à renouer.