Identités et cultures 2

Ce second volume d’anthologie des textes de Stuart Hall – pionnier des cultural studies et figure majeure de la pensée critique – porte sur les conditions d’émergence de la différence et en interroge les usages politiques. Il rend compte des processus de formation et transformation des identités, démontant les mécanismes de racialisation et exposant les ressorts de la politique identitaire. Foncièrement constructivistes, intersectionnels avant la lettre, ces écrits donnent à penser le caractère contextuel et instable de toute identité et les modalités d’articulation des rapports sociaux. S’ils soulignent avec force ce qui dans l’expérience subjective déjoue les assignations, ils interrogent aussi la persistance du racisme et sa dimension structurelle. L’originalité des textes de Hall sur le racisme réside dans une approche profondément matérialiste, mais qui prend en considération la dimension discursive de la production des « différences ». Aussi étudie-t-il le rôle joué par la représentation médiatique dans la constitution de l’idéologie raciste, autant que l’importance des résistances à l’ordre visuel dominant qui régule l’apparition des groupes minorisés.

La nouvelle édition de ce recueil propose deux textes supplémentaires, ainsi qu’une préface inédite dans laquelle Maxime Cervulle propose une analyse critique des différentes conceptualisations du racisme qui ont parcouru l’œuvre de Stuart Hall et le champ des cultural studies.

Conversations avec Bourdieu

Comment se perpétue la domination ? Comment les dominés peuvent-ils s’y soustraire ? Et comment les intellectuels peuvent-ils y contribuer ? Si les réponses apportées par Bourdieu ont fait de lui un classique des sciences sociales, les débats que suscitent ses travaux en France sont souvent pris dans une fausse alternative entre une option polémique qui rejette en bloc son analyse de la reproduction sociale et une lecture académique à tendance hagiographique, sinon strictement instrumentale.

Pour sortir de cette ornière, le sociologue Michael Burawoy confronte cette œuvre aux théories les plus ambitieuses qui lui disputent la compréhension de la domination de classe, du racisme et du patriarcat, mobilisant les apports de Gramsci sur l’hégémonie, de Freire sur la pédagogie, de Beauvoir sur la domination masculine ou encore de Fanon sur le colonialisme. Lecture originale autant qu’introduction magistrale, ces Conversations soulignent les omissions et les contradictions d’une œuvre qui théorise la domination sans penser l’émancipation. Elles posent ainsi les bases d’un nécessaire renouvellement de la sociologie critique.

Ruine

« Une ruine nouvelle s’offre depuis une trentaine d’années, monumentale à sa manière et proliférante : villes détruites, murs en lambeaux, usines abandonnées qui ne cessent d’appeler le regard. Étrangement nous voulons toujours les voir, jamais repus de leur fouillis de natures mortes ou de leur austérité massive, jamais lassés malgré la répétition qui les constitue pourtant aujourd’hui en lieu commun. Il faut le reconnaître : la ruine est un objet d’amour. Elle nous tient à la merci de ses images qui, toujours plus vues et connues, ne perdent en rien de leur pouvoir d’attraction. Cette avidité qui fait que la ruine est partout et que s’en multiplient les images dans les galeries et sur les écrans, réelles ou fictionnelles, contient une dimension d’énigme. Quel est cet objet qui, si pauvre et sale et revu soit-il, nous tient ainsi l’œil en haleine ? Quel est ce désir de ruine ? »
D. S.

Le Capital déteste tout le monde

Nous vivons des temps apocalyptiques. Dans le magma des événements du monde, une alternative politique se dessine : fascisme ou révolution. Le fascisme, c’est ce vers quoi nous entraîne le cours de démocraties de moins en moins libérales, de plus en plus soumises à la loi du capital. Depuis les années 1970, celui-ci est entré dans une logique de guerre. Ainsi est-il devenu, par la puissance que lui confère la financiarisation, une force politique vouée à la destruction des liens sociaux, des individus, des ressources et des espèces.

Cette offensive fut rendue possible par la fin du cycle des révolutions. Mais tandis qu’elle s’opérait, les pensées critiques annonçaient la pacification des relations sociales et l’avènement d’un nouveau capitalisme, plus doux, plus attentif au confort des travailleurs. Aujourd’hui, des prophètes de la technologie nous vantent même une résolution de la crise climatique ou une sortie du capitalisme par les moyens du capital. Contre ces consolations illusoires et face au fascisme qui s’installe, il est urgent de retrouver le sens des affrontements stratégiques, de reconstruire une machine de guerre révolutionnaire. Puisque le capital déteste tout le monde, tout le monde doit détester le capital.

Le Vieux

Fruit d’une rencontre entre le sociologue Michel Kokoreff et le voyou Azzedine Grinbou, Le Vieux est un monologue qui retrace la carrière d’un délinquant. Né dans une famille ouvrière immigrée, «Le Vieux» grandit dans les Hauts-de-Seine. Après avoir quitté l’école à 14 ans, cambriolages, braquages et trafics de drogue lui permettent de rompre provisoirement le cercle de la reproduction sociale et de se hisser au sommet de la voyoucratie, avant d’en chuter. Décrivant l’ordinaire de la criminalité organisée, ses transformations entre 1970 et aujourd’hui, celles du travail, des prisons, des politiques publiques, Le Vieux n’est pas la geste héroïque d’un bandit. Il montre au contraire comment les criminels, mus par un désir mimétique, ont banalement incorporé les normes dominantes de la société de marché, comment l’exception rencontre la norme ; l’illégalisme, la loi ; l’aventure, la routine ; la déviance, le conformisme ; la marginalité, la domination dans une seule et même violence sociale.

De l’interpellation

Comment devient-on un sujet ? Tout d’abord en étant nommé, défini, singularisé, assigné à une place. En étant, en quelque sorte, « recruté » comme sujet par une autorité. C’est ainsi que Louis Althusser définissait l’interpellation dans un célèbre texte sur les « appareils idéologiques d’État », où il prenait l’exemple d’un agent de police hélant un individu (« Hé, vous, là-bas ! ») qui se reconnaissait immédiatement comme étant le sujet interpellé. Être sujet en ce sens, c’est être l’objet d’un assujettissement idéologique qui nous fait exister dans un monde commun.
Reprenant cet axe de réflexion, Jean-Jacques Lecercle en propose des prolongements originaux au fil d’un parcours aussi rigoureux que ludique, étayé par une multitude d’exemples allant de Frankenstein à Alice au Pays des Merveilles : là où Althusser privilégiait le discours, il insiste sur le caractère sensoriel de l’interpellation, sur sa dimension fondamentalement corporelle. Il étudie ses différentes formes (l’injure, le mot d’ordre, la rumeur) ; surtout, il élabore une théorie de la contre-interpellation, par où s’affirme l’autonomie du sujet, qui s’approprie la langue et détraque l’idéologie.

Design & Crime

Attention à vos désirs, ils pourraient bien se réaliser sous une forme cauchemardesque. Telle est, selon Hal Foster, la morale qui domine notre époque. Design & Crime part de ce constat : la postmodernité a bien accompli le rêve moderne d’une dissolution de l’art dans la vie, mais sous la forme aliénée d’une « indistinction » entre l’art et le design, entre l’œuvre et la forme-marchandise. Ce qu’il advient de la culture quand elle se trouve ainsi placée sous le signe du marketing et du spectaculaire est précisément l’objet de ce livre.
Interrogeant tour à tour l’architecture, le musée, l’histoire de l’art, la critique et l’esthétique, Hal Foster procède par repérages des antinomies propres à la culture contemporaine (art noble et culture populaire, provocation et compromission, exposition et réification, spectralité et traumatisme). La force de l’ouvrage est moins de prétendre les résoudre que de montrer qu’elles conditionnent les modalités du discours critique et les catégories par lesquelles nous pensons le présent. Il ne s’agit pas de « réanimer le cadavre » de la modernité, mais de diagnostiquer le vivant, fût-il mal en point.

Communisme et stratégie

Si la question communiste fait retour aujourd’hui, ce regain d’intérêt s’accompagne d’un étrange abandon de la stratégie politique. Les philosophies critiques prospèrent et prolifèrent, mais, repliées sur le terrain académique, elles semblent déconnectées des enjeux concrets posés par la présente
crise du capitalisme, contribuant en retour au morcellement des résistances qui lui sont opposées.
À rebours de la tendance qui condamne la perspective de l’émancipation aux registres de l’utopie et de la nostalgie, à l’encontre aussi de l’enthousiasme que peut susciter une option « populiste » inconsciente de ses renoncements, Isabelle Garo étudie dans cet essai les conditions d’une relance contemporaine de l’alternative. Envisageant les problèmes auxquels se heurtent nombre de pensées radicales parmi les plus en vogue – l’État et le parti, le travail et la propriété, le dissensus et l’hégémonie –, elle les réinvestit en s’inspirant de Marx et de Gramsci, dans une démarche qui fait de la question stratégique le cœur des articulations à inventer entre l’analyse théorique et l’intervention politique.

Kim Sang Ong-Van-Cung

Kim Sang Ong-Van-Cung, professeure à l’université Bordeaux Montaigne, a proposé une généalogie médiévale du lexique de la subjectivité dans la philosophie classique. Elle a publié L’Objet de nos pensées. Descartes et l’intentionnalité (Vrin, 2012), une édition de Cordemoy (Vrin, 2016) et des études sur Descartes, Spinoza, Sartre, Foucault, Deleuze, Butler et Honneth (disponibles sur Academia). Elle s’intéresse aux critiques contemporaines du sujet moderne et travaille à une généalogie de la subjectivité historique au xxe siècle.

Eva Debray

Eva Debray est certifiée et docteure en philosophie, chercheuse rattachée au laboratoire Sophiapol (université Paris Nanterre) et enseigne à l’UFR de philosophie de l’université Paris 1 Panthéon–Sorbonne. Sa thèse s’est attachée à exploiter les ressources de la pensée spinoziste dans le cadre d’une réflexion sur l’hypothèse d’un ordre social spontané.

Théorie du gamer

Le jeu vidéo entretient avec le monde « réel » un dialogue continu ; ils s’échangent des principes, des données, des représentations. Ils se partagent également un habitant : le joueur. Outre leur grand nombre, les joueurs sont multiples. Animés de motivations variées, ils adoptent vis-à-vis de leurs pratiques des postures parfois radicalement différentes (« simple » consommation, approche critique, analyse réflexive…). McKenzie Wark, auteur du désormais célèbre Manifeste hacker, adopte celle du « joueur théoricien », arpentant avec nous les mondes créés par les jeux-vidéo qu’il nous présente et qu’il relie à nos expériences contemporaines. Sorti de la Caverne de Platon, ce joueur va se coller au plus près des algorithmes qui l’accueillent pour explorer leurs limites. Ce faisant, il dévoile comment les principes inhérents au jeu – compétition, valeurs, conceptions de l’espace et de la géographie – en sont venus à structurer le « ludespace », transformant le monde en une « copie imparfaite du jeu ».
Au fil d’une série d’expériences vidéoludiques portant sur des titres classiques ou contemporains, des blockbusters ou des indépendants, et accompagné de prédécesseurs comme Benjamin, Debord, Deleuze ou Baudrillard, McKenzie Wark élabore un véritable manuel critique du joueur.

Isabelle Garo

Isabelle Garo enseigne la philosophie en classes préparatoires. Elle coordonne la Grande Édition de Marx et d’Engels en français (GEME, Éditions Sociales). Elle est notamment l’auteur de L’Or des images. Art, monnaie, capital (La Ville Brûle, 2013) et Foucault, Deleuze, Althusser & Marx. La politique dans la philosophie (Démopolis, 2011).

McKenzie Wark

McKenzie Wark est sociologue, professeur à la New York School, spécialiste de la communication et des nouveaux médias. Il est l’auteur de nombreux ouvrages sur les environnements numériques et la géographie virtuelle, dont le remarqué Manifeste hacker, traduit en français en 2006.

Ces corps qui comptent

La prise en compte de la matérialité des corps n’implique pas la saisie d’une réalité pure, naturelle, derrière le genre : si le sexe est un présupposé nécessaire du genre, nous n’aurons jamais accès au réel du sexe qu’à travers nos schèmes culturels. Le sexe, comme le genre, est une norme culturelle, qui régit la matérialité des corps. Il importe donc de souligner que le concept de matière a une histoire, où sont sédimentés les discours sur la différence sexuelle. En outre, si certains corps (par exemple blancs, mâles et hétérosexuels) sont valorisés par la norme, d’autres (par exemple lesbiens ou non blancs) sont produits comme abjects, rejetés dans un dehors invivable.
À travers une reprise critique du concept foucaldien de « contrainte productive », Judith Butler s’efforce, loin de tout volontarisme, de ressaisir la façon dont ces corps peuvent défaire les normes qui les constituent et devenir le lieu d’une puissance d’agir transformatrice. Ce livre, où l’épistémologie se mêle à la politique, constitue un jalon des études de genre et l’un des ouvrages majeurs de son auteure.