Le pouvoir des mots

Dans Le Pouvoir des mots, Judith Butler analyse les récents débats, souvent passionnés, sur la violence verbale dirigée contre les minorités, sur la pornographie et sur l’interdiction faite aux homosexuels membres de l’armée américaine de se déclarer tels. Il s’agit pour elle de montrer le danger qu’il y a à confier à l’État le soin de définir le champ du dicible et de l’indicible. Dans un dialogue critique avec J. L. Austin, le fondateur de la théorie du discours performatif, mais aussi avec Sigmund Freud, Michel Foucault, Pierre Bourdieu, Jacques Derrida et Catharine MacKinnon, elle s’efforce d’établir l’ambivalence de la violence verbale (du hate speech) et des discours homophobes, sexistes ou racistes : s’ils peuvent briser les personnes auxquelles ils sont adressés, ils peuvent aussi être retournés et ouvrir l’espace d’une lutte politique et d’une subversion des identités.

Octobre

À l’occasion du centenaire de la révolution russe, le romancier China Miéville entreprend de raconter ce moment charnière de l’histoire du monde. En février 1917, la Russie était une monarchie autocratique et arriérée, enlisée dans la guerre ; au mois d’octobre, après deux révolutions, elle devient le premier État ouvrier du monde, à l’avant-garde d’une révolution globale. Comment ce bouleversement a-t-il pu s’accomplir ? Adoptant une perspective panoramique, couvrant aussi bien les grandes villes, Saint-Pétersbourg et Moscou, que les petits villages les plus reculés du tentaculaire empire russe, Miéville nous plonge dans le tumulte des événements, dont il restitue admirablement la passion, le drame, la contingence et l’étrangeté. Son livre a beau prendre position dans de vieux débats sur la révolution, il souhaite avant tout s’adresser aux néophytes, en rendant sensibles et présents ses enjeux. En effet, « cette révolution fut celle de la Russie, mais elle appartenait aussi, et continue d’appartenir à d’autres. Elle pourrait être nôtre. Si ses phrases restent inachevées, c’est à nous qu’il incombe de les finir. »

La politique du voile

La Politique du voile étudie de façon claire, pédagogique et dépassionnée l’histoire des controverses suscitées par le voile islamique en France depuis la fin des années 1980. De quoi ces débats sont-ils le symptôme ? Pourquoi ce vêtement provoque-t-il autant d’émoi ? Comment a-t-il pu apparaître comme une menace pour la République ?
Avec un grand sens de la nuance, Joan W. Scott s’attache à démêler les différentes significations sociales associées au voile : elle montre que ce dernier est inséparable de la construction d’un « problème immigré » dans les années 1980, lui-même lié à la mémoire de la décolonisation, d’une part, et, d’autre part, à la montée conjointe du chômage et du Front national. Selon l’historienne, le voile, diversement perçu comme la marque d’une soumission des femmes aux hommes, d’une attitude hostile à la laïcité, voire d’une arriération sociale et politique, se révèle le signe de l’échec de l’intégration des immigrés d’Afrique du Nord, qui se trouvent assignés à une position « liminale », à la fois intérieure et extérieure à la République. Ainsi, par une sorte de choc en retour, interroger le voile revient à interroger une République que beaucoup voudraient aujourd’hui figer dans une identité (sexuelle, religieuse, ethnique) homogène.

Les Jacobins noirs

Cette remarquable étude sur la seule révolte d’esclaves qui ait réussi est devenu un classique. Elle reste un modèle de recherche historique, fine par son analyse politique des événements, mais aussi passionnante dans leur narration.
En 1791, dans la Caraïbe, l’île de Saint-Domingue, la plus prospère des colonies française et marché important pour le commerce des esclaves, est prise dans l’engrenage de la révolution ; la révolution revue et corrigée par le contexte tropical. Pendant douze ans, les esclaves révoltés vont se dresser contre les maîtres blancs, affronter successivement les armées françaises, espagnoles et anglaises et remporter une victoire décisive sur l’expédition envoyée par Bonaparte en 1803, victoire qui instaurera l’État noir d’Haïti. Toussaint Louverture – lui-même esclave jusqu’à l’âge de 45 ans –, fut le chef de cette gigantesque entreprise. Quel fut le processus qui engendra cette révolution ? Comment produisit-elle ce chef hors du commun et de quelle manière la porta-t-il à son tour jusqu’à sa conclusion triomphale ? Tels sont quelques-uns des thèmes principaux abordés dans ce grand livre.

Rosa la rouge

Rosa la rouge est une bande dessinée qui raconte la vie d’une figure politique majeure du XXe siècle, Rosa Luxemburg, de sa naissance dans la Pologne tsariste à son assassinat en 1919 dans une Allemagne défaite et réprimant violemment la révolution. Planche après planche, Kate Evans retrace les nombreuses péripéties de l’existence de Rosa, mais aussi le développement intellectuel de celle qui fut et demeure l’une des principales théoriciennes marxistes : l’enfance, l’adolescence et l’expérience de l’injustice, puis la découverte du socialisme et du militantisme ; les joies et les drames de sa vie personnelle, le handicap dont elle a souffert, sa lutte pour imposer sa voix de femme juive dans une société patriarcale et antisémite rejoignent le tumulte de la grande histoire, celle de l’Europe, du communisme en pleine expansion et de l’internationalisme pour lequel elle a combattu jusqu’à sa mort.

Joan W. Scott

Joan W. Scott, pionnière de l’historiographie féministe, est professeur à l’Institute for Advanced Study à Princeton. Son travail, principalement consacré à la France, interroge la catégorie de genre et la différence des sexes. Elle a notamment publié en français Théorie critique de l’histoire (2009) et De l’utilité du genre (2012).

China Miéville

China Miéville, né en 1972, est l’auteur d’une œuvre romanesque déjà importante dans les domaines de la fantasy et de la weird fiction, dont la majeure partie a été traduite en français aux éditions Fleuve noir. Il a remporté de nombreux prix, comme le prix Hugo, le prix Arthur C. Clarke et, par deux fois, le grand prix de l’Imaginaire.

Le propriétaire absent

À mi-chemin du reportage et du roman, Le Propriétaire absent peint la vie des paysans à Hokkaido dans les années 1920. Partis défricher et coloniser l’île par milliers après son annexion définitive à la fin du XIXe siècle, ces migrants découvrent les duretés de l’exploitation et de la lutte. Dans cet ouvrage, l’auteur livre, par des voies détournées, quelque chose de sa propre expérience et dénonce les abus de la Hokkaidô Takushoku Bank, qui l’emploie alors et qui s’en sépare quand paraît ce roman à charge. Après la publication du Bateau-usine, voici un autre ouvrage majeur de la littérature prolétarienne japonaise.
“Les fabriques de conserves, les bâtiments de l’administration coloniale, les grandes banques, les usines de XX, les canaux, les entrepôts, les parcs, les villas, les automobiles, les bateaux à vapeurs, le quai au charbon… tout ça se mélange, ça hurle comme dans un grand tourbillon. À marcher dans cette ville saturée, on en vient même à douter que quelque part dans ce monde puissent exister des paysans tout tordus et couverts de boue. Herbe, montagne, épis, rivières, engrais – c’est ça, un village de paysans ! À ceci près que les habitants d’Otaru, ils n’ont peut-être jamais vu de leurs propres yeux, pas même une fois, un vrai paysan. […] La seule chose, c’est qu’on ne peut plus se laisser avoir éternellement comme des « paysans ».”

Les briques rouges

En Espagne, la brique (ladrillo) est bien davantage qu’un matériau de construction. Elle est l’un des rouages essentiel du capitalisme. Elle est au coeur de la crise de suraccumlation que connait le pays depuis le début des années 2000. Située dans la région de la Sagra en Castille, l’enquête au long cours de Quentin Ravelli, issue d’un documentaire cinématographique, parvient à reconstituer la biographie d’une marchandise ordinaire sur laquelle repose un système entier de domination économique et politique.
« Pour Angel, la cinquantaine, le choc est ce jour-là violent : il court, nerveux et angoissé, de l’extrudeuse à la “guillotine”, du “piano” au poste de contrôle. Habitué à la tuile, il a dû se reconvertir à la brique en une matinée. Il tremble, il sue, il s’énerve pour un rien. Derrière lui, un enchevêtrement de tapis roulants grincent et crient en acheminant la terre des carrières, tandis que la grosse caisse du mélangeur d’argile, surnommé le “moulin”, pousse des râles graves qui résonnent sous les tôles à chaque passage de la meule. Devant lui, l’extrudeuse ronronne. Sous pression, elle pousse sans fin un gros ruban d’argile chaud et fumant – une brique infinie, un churro géant. »

Éric Chauvier

Né en 1971 à Saint-Yrieix La Perche en Haute Vienne, Éric Chauvier est un anthropologue français. Auteur de nombreux ouvrages comme Les Mots sans les choses et Les Nouvelles Métropoles du désir, ses enquêtes déconstruisent les situations les plus ordinaires de la vie ­quotidienne.

La petite ville

Depuis la fermeture de son abattoir, de sa mine d’or et de ses usines, la petite ville de Saint-Yrieix la Perche, située en Haute Vienne, connaît une déprise démographique et économique. Les mutations du capitalisme ont produit une ville sans qualité. Dans une enquête anthropologique où se mêlent mélancoliquement l’histoire intime du narrateur et l’histoire sociale des habitants de Saint-Yrieix, Éric Chauvier revient sur les traces de son enfance.

« C’est ici, sur une carte mentale, la mienne probablement, dans un nœud de mémoire, à Saint-Yrieix la Perche, petite ville française du sud du département de la Haute-Vienne, que je suis né (Une nuit de neige et de vent, je m’en souviens comme si c’était hier), le 17 novembre 1971, dans une chambre de la maternité de la ville. Tout au long du xxe siècle naissent en ce lieu des milliers ­d’Arédiens – le nom donné aux habitants de Saint-Yrieix la Perche, étymologiquement référés à Arédius, le saint qui, dit-on, fonda la ville (Ton père était venu à la maternité avec tes grands-parents…). Mais aujourd’hui ce temps est révolu (C’était une nuit très froide), car ce lieu prévu pour donner la vie (Il y avait des congères le long des routes), comme la plupart des usines, comme l’abattoir, comme les magasins du centre-ville, comme les enfants courant dans les rues, criant, riant, explorant ce monde – qui va bientôt disparaître –, a disparu à jamais. »

Identités et Cultures 1

L’œuvre de Stuart Hall, pionnier des cultural studies et figure majeure de la pensée critique, se joue des frontières disciplinaires pour inventer de nouveaux langages de contestation. Articulant le matérialisme et le structuralisme, elle souligne l’importance de la culture comme catégorie analytique, dans un contexte de réorganisation complète de ses formes, de ses usages et de son déploiement économique. C’est en particulier la lutte idéologique qui se déploie sur le terrain de la culture que Hall nous donne à penser. Son écriture subtile, qui ne cède jamais au réductionnisme, en donne à voir toute la complexité : du rôle actif que jouent les représentations médiatiques dans la formation des identités aux conflits discursifs au travers desquels se forgent les antagonismes politiques, en passant par l’hybridité culturelle propre au « moment » postcolonial.

La nouvelle édition de ce recueil propose dix-sept textes désormais classiques, ainsi qu’une préface inédite dans laquelle Maxime Cervulle retrace le parcours personnel, intellectuel et politique de Stuart Hall.

L’Atlantique noir

Cet ouvrage, dont la première édition est parue en 1993, s’est rapidement imposé comme une référence incontournable. L’approche développée par Paul Gilroy permet de renouveler en profondeur la manière de penser l’histoire culturelle de la diaspora africaine, résultat de la traite et de l’esclavage. Contre les visions nationalistes et les tenants d’un absolutisme ethnique, l’auteur montre qu’il existe une culture hybride, qui n’est ni africaine, ni américaine, ni caribéenne, ni britannique, mais tout cela à la fois : l’Atlantique noir.
L’objet du livre est donc de donner à voir cet espace qui commence à se constituer dès le XVIIe siècle à travers l’histoire de la traite négrière, de retracer ce réseau de relations, d’échanges d’idées, de personnes et de productions culturelles. Au fil de ces pages où l’on croise des figures allant de Spike Lee à T. W. Adorno, en passant par les Jubilee Singers, Richard Wright, W. E. B. Du Bois, Jimi Hendrix, Wynton Marsalis ou encore Hegel, l’espace et le temps singuliers de l’Atlantique noir prennent forme et consistance de façon saisissante. La musique, mode d’expression privilégié d’une culture enracinée dans l’expérience des terreurs indicibles de l’esclavage, avec ses usages et ses circulations inattendus d’un bord à l’autre de l’Atlantique, joue un rôle de premier plan dans la création de cette « contre-culture de la modernité » relevant autant de la réalité que de l’utopie.