Politiques du polar

« Les fictions criminelles sont à l’évidence, dans le contexte contemporain, une littérature de professeurs et d’ingénieurs, de journalistes et de fonctionnaires. »

Genre littéraire plébiscité par un large public, le polar serait, de surcroît, viscéralement subversif: ce lieu commun domine les imaginaires depuis plus d’un demi-siècle. Mais qu’en est-il vraiment ? Le polar remplit-il effectivement une fonction de critique sociale, ou bien cette vision d’une littérature « de rebelles » relève-t-elle du fantasme ?
Répondre à ces questions implique de démêler l’écheveau complexe des rapports entre polar et politique. C’est à cette tâche que s’applique ici Lucie Amir. Analysant tant les œuvres des grands noms du genre que les discours et institutions qui les portent, elle propose une enquête méticuleuse sur son histoire et les tentatives de politisation qui l’ont concerné en France. Sa démarche souligne le caractère structurant des tensions entre les nécessités pratiques du polar (le divertissement et les contraintes éditoriales afférentes), son ancrage politique et sa valeur littéraire ; mais, aussi et surtout, elle met en évidence les polarités idéologiques qui structurent l’inconscient politique d’un genre bien moins homogène et « progressiste » qu’on n’a tendance à le croire.

Haud Guégen

Haud Guéguen est maîtresse de conférences en philosophie au Conservatoire national des arts et métiers. Ses travaux portent sur les sciences humaines et sociales du possible et sur l’histoire du néolibéralisme. Elle a notamment publié, avec Pierre Dardot, Christian Laval et Pierre Sauvêtre, Le Choix de la guerre civile. Une autre histoire du néolibéralisme (Lux, 2021) et, avec Laurent Jeanpierre, La Perspective du possible. Comment penser ce qui peut nous arriver, et ce que nous pouvons faire (La Découverte, 2022).

Herbert Marcuse

« Le véritable problème de la révolution est donc là : opérer ce que Marcuse appelait une “révolution dans la subjectivité” en vue de rompre avec la logique pulsionnelle et normative qui rend le fascisme possible. »

Pour Marcuse, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, il est clair que le fascisme n’est pas une réalité du passé. Il est une virtualité constante d’un capitalisme prédateur et autoritaire. Il n’y a donc pas lieu de séparer son travail de redéfinition du sens de la révolution à partir d’Éros et Civilisation de ses analyses du fascisme allemand. Car c’est à partir de son expérience du fascisme, et face à la possibilité de sa résurgence au sein des sociétés de consommation libérales, qu’il a entrepris d’en reprendre à nouveaux frais l’examen en plaçant le curseur sur le terrain même de l’adversaire : celui de la subjectivité et de son économie libidinale.
C’est cette réélaboration des notions de révolution et de sujet révolutionnaire que cet ouvrage explore en montrant comment, de l’irruption des luttes des sixties à la contre-révolution néolibérale des années 1970, c’est chaque fois en rapport aux tendances néofascistes que Marcuse considérait qu’il convenait d’appréhender les possibles révolutionnaires. Face à la montée en puissance d’un néofascisme qui fait de la tronçonneuse son emblème politique, il est plus qu’urgent de redécouvrir les leçons stratégiques de Marcuse.

La Fabrique du roman national-républicain

« Qui sont les promoteurs du roman national ? Quels sont les mythes qui, hier et aujourd’hui encore, le soutiennent et structurent les représentations et les pratiques des élites dirigeantes, et celles de nombreux clercs devenus des scribes consciencieux ? »

1870. Les troupes de Napoléon III sont défaites par les armées prussiennes ; la France perd l’Alsace et la Lorraine. 1871. Les « Rouges » triomphent à Paris. Au terme d’une nouvelle guerre civile, la Commune est écrasée. Autant d’événements dramatiques pensés par les contemporains comme des preuves de décadence. Pour arracher le pays à cette situation, il est indispensable de refaire le corps social, politique et symbolique de la nation.
Les élites dirigeantes et universitaires de la Troisième République s’attèlent donc à la fabrication d’un extraordinaire roman national-républicain fondé, entre autres, sur l’invention de deux mythologies : l’« universalisme » et l’« exception » française. De là, aussi, la construction d’un puissant État éducateur et moralisateur, notamment voué à la domestication des classes « dangereuses ». Olivier Le Cour Grandmaison revient ici sur la genèse de ces mythologies, leurs reprises successives et leur fonction politique, hier et aujourd’hui, où des politiques, des historien·nes, des philosophes et des essayistes continuent d’exalter cette France fantasmée pour mieux occulter nombre de maux réels.

Marc Bloch

Marc Bloch (1886-1944), historien, fut professeur d’histoire médiévale à l’Université de Strasbourg puis d’histoire économique à la Sorbonne. À partir de 1929, il dirigea, avec Lucien Febvre, les Annales d’histoire économique et sociale. Résistant, il fut fusillé en juin 1944. Il est l’auteur d’ouvrages historiques fondateurs, parmi lesquels Les Rois thaumaturges (1924) et La Société féodale (1939-1940).

Carnets inédits

Le « laboratoire » de Marc Bloch enfin accessible au grand public.

Les deux carnets de Marc Bloch réunis dans cet ouvrage – « Quelques notes de lecture » et « Mea » – constituent une « anthologie personnelle » de notes et de citations. Si leur publication représente en soi un événement, ce sont bien plus que de simples documents historiques que l’on met ici à disposition du public. Ces carnets nous donnent en effet accès au laboratoire du savant, ainsi qu’à l’expérience morale, politique et civique de l’homme, jusqu’à présent inaccessible aux regards indiscrets, car la prose scientifique du grand historien ne concédait rien, ou presque, à la confession, à l’autobiographie, au détail intime. Ils nous font voir un Bloch lecteur passionné, curieux de tout, aux prises avec les débats et les tourments de son époque.
En marge de de cette édition, Massimo Mastrogregori, spécialiste mondialement reconnu de l’œuvre de Bloch, replace les carnets dans leur contexte, analyse l’évolution des Annales et la trajectoire de l’historien tout en mettant en évidence l’actualité de son expérience politique et de la question qui n’a cessé de le hanter: celle des usages publics de l’histoire.

Frantz Fanon

« Les concepts fanoniens sont des “concepts sales”, ils ne sont pas nés d’un paisible travail dans le calme d’une bibliothèque, mais ont été formés dans l’urgence du conflit et, pour une large part, en situation de guerre. »

Frantz Fanon n’en finit pas de hanter les espaces militants et universitaires. Mais quel Fanon ? Dans les premiers, c’est souvent le révolutionnaire que l’on célèbre, au détriment de l’homme de pensée et de sa riche production. On tend à le renvoyer à un passé révolu et à négliger ses apports théoriques. À l’inverse, si les interprétations postcoloniales anglophones ont mis l’accent sur les apports intellectuels du psychiatre martiniquais, elles ont aussi gommé sa singularité théorique et politique, en éludant les contextes de production matériels de son œuvre.
Dans cette « non-biographie », Matthieu Renault s’applique à dépasser l’opposition entre le militant et le théoricien : il trace une voie nouvelle, qui permet de conjuguer l’anticolonialisme et le postcolonialisme, la guerre et la décolonisation des savoirs. Grâce à cette opération, Fanon cesse d’être un personnage historique, passé ou dépassé, pour devenir notre contemporain.

Un taylorisme augmenté

« Si une technologie est pensée dès le départ comme un instrument de domination, il ne suffit pas qu’elle change de propriétaire pour être mise au service de la majorité. »

Depuis une décennie, entreprises, gouvernements et médias ne ménagent pas leurs efforts pour vendre le rêve d’une révolution numérique. La refuser serait passer à côté de la marche inéluctable de l’histoire. D’autres, à l’inverse, s’inquiètent d’une prise de pouvoir par les machines qui aura raison de nos emplois et de nos libertés. De discours apologétiques en prophéties apocalyptiques, on en oublierait que le changement technologique ne s’impose pas à la manière d’une fatalité naturelle. Voulu, encadré et construit, il est par essence politique.
Au lieu de se laisser aveugler par l’apparente nouveauté de l’intelligence artificielle, il faut la replacer dans l’histoire longue de l’organisation du travail. Elle prolonge et intensifie la logique tayloriste née dans les usines Ford : le travail est décomposé en une série de tâches, la conception séparée de l’exécution. Le déploiement du management algorithmique a pour principal but d’accentuer le contrôle de la main-d’œuvre, et sa déqualification. Résister à l’emprise des machines, comme l’ont fait les luddites il y a deux siècles, ce n’est donc pas rejeter le progrès mais s’attaquer aux intérêts du patronat.

Nouveau peuple, nouvelle gauche

Gauche et classes populaires : au-delà du divorce.

Éditorialistes et experts de plateaux TV le clament à tue-tête : la gauche et le peuple, c’est fini. En martelant cette idée comme une évidence, ils alimentent la prophétie autoréalisatrice du « divorce », fondée sur une vision fantasmée et dépassée de la classe ouvrière.
Cet ouvrage coordonné par le sociologue Julien Talpin oppose à cette assertion simpliste un tableau actualisé des mondes populaires contemporains, de leurs aspirations et mobilisations, de ce qui les unit à la gauche et de ce qui les en éloigne. Qui sont ces classes populaires du XXIe siècle et quelle condition commune partagent-elles ? Leur fragmentation est-elle irrémédiable ? Trahies par la social-démocratie, sont-elles vraiment passées à droite ? Leurs mobilisations récentes dessinent-elles les contours d’une nouvelle relation entre la gauche et le peuple ?
De l’entretien croisé avec Nancy Fraser et Jean-Luc Mélenchon à la postface de Clémence Guetté, il s’agit ici d’analyser en profondeur ce que porte en germe cette nouvelle réalité populaire. Un nouveau peuple s’est formé : une nouvelle gauche doit émerger à ses côtés.

Dead Cities

« Nous en savons plus sur l’écologie tropicale que sur l’écologie urbaine. »

« Les “villes mortes” pourraient nous en apprendre beaucoup sur les dynamiques de la nature urbaine. Mais quel expert médico-légal s’est ainsi penché sur le corps d’une grande ville ? Qui a déjà placé un microscope sur les ruines de la Métropole ? »

Le monde occidental est à la fois habité par un sentiment de toute-puissance et hanté par sa disparition. Étrangement, les apocalypses que met en scène la culture populaire, par exemple sous la forme de l’invasion étrangère ou extraterrestre, occultent le fait qu’il est d’abord menacé de l’intérieur, par son propre mode de fonctionnement : étalement urbain, surexploitation des ressources naturelles, utilisation massive de combustibles fossiles et de substances polluantes dont on entrevoit tout juste l’étendue des conséquences, déploiement d’une puissance de feu inouïe, soi-disant au service du bien et de la démocratie… Les récits contenus dans cet ouvrage révèlent qu’il faut cesser d’envisager la catastrophe comme un accident ou une exception. La multiplication des événements climatiques extrêmes, entre autres choses, nous le rappelle, il s’agit d’un état normal et permanent. Mike Davis a parfaitement vu que l’histoire humaine était encastrée dans l’histoire de la nature. Ici au sommet de son art prophétique, il nous raconte une humanité vouée à sa perte mais qui possède aussi les moyens de changer son destin.

Épistémologie du placard

« Sedgwick attaque ce trompe-l’œil qu’est le régime moderne de la sexualité par lequel, à partir du XIXe siècle, chacun est nécessairement assigné à une identité sexuelle. »

Épistémologie du placard compte parmi les textes fondateurs de la théorie queer. S’inscrivant dans les pas de Michel Foucault, Eve Kosofsky Sedgwick part de l’idée que l’homosexualité et l’hétérosexualité sont historiquement (co-)construites. Non seulement ces deux catégories occupent une place centrale dans les sociétés occidentales, mais elles structurent l’ensemble des productions artistiques et savantes modernes.
Forte de ce postulat, Sedgwick livre une relecture renversante de classiques de Nietzsche, Wilde et Proust pour mettre en évidence ce que la critique traditionnelle a ignoré : le poids des structures de pouvoir liées à la sexualité. Le concept emblématique de « placard » lui sert de fil rouge dans sa réflexion sur les tensions entre homosexualité, normes hétérosexistes et visibilité. Elle signe ainsi un essai devenu culte, qui n’a pas fini de bouleverser notre compréhension de la sexualité et du genre.

Techno & co

Largement plébiscitée par le public, la scène dance électronique demeure peu investie par la critique. D’une ampleur inédite, cette enquête collective se propose d’y remédier.

Techno, house, rave, jungle… En l’espace d’un demi-siècle, les musiques électroniques de danse se sont imposées comme une forme artistique de premier plan. Plébiscitées par le public de Berlin à New York et de Kampala à Shangaï, elles constituent désormais l’une des grammaires pop incontournables de l’époque contemporaine. Pour autant, le travail de cartographie de la culture dance demeure en chantier: il reste à prendre la mesure de la rupture esthétique et sociale qu’elle représente. Voilà à quoi s’emploient les contributeur·rices de cet ouvrage.
Afin de rendre compte de l’imaginaire de la scène dance électronique, iels l’envisagent au prisme de la critique des industries culturelles comme de la politique des identités queer. Il en résulte un tour d’horizon inédit, allant de la genèse des innombrables sous-genres qui la constituent à sa participation à des phénomènes tels que la gentrification, en passant par ses dimensions esthétiques et idéologiques. Une démarche qui met en évidence l’indéniable puissance d’évocation sociale et politique du dancefloor.

Race, ethnicité, nation

« Quand les Européens du Vieux Monde rencontrèrent pour la première fois les peuples et les cultures du Nouveau Monde, dans les années 1400, ils se posèrent une grande question : non pas “Es-tu un fils et un frère, es-tu une fille et une sœur ?”, mais bien plutôt “S’agit-il vraiment d’hommes ? Appartiennent-ils à la même espèce que nous ?” ».

L’identité s’est imposée comme une question politique centrale de notre époque, mais les débats qui s’y rapportent demeurent le plus souvent posés dans des termes caricaturaux. Pour les clarifier, Stuart Hall étudie ici la construction discursive de trois de ses formes principales : la race, l’ethnicité et la nation. Car si chacune de ces formes est le produit de longs processus de sédimentation historique, leur caractère construit ne doit pas nous conduire à croire qu’il serait possible de se débarrasser de ces catégories comme on dissipe une illusion. Au contraire, il est impératif d’appréhender les ressorts de leur persistance, et notamment leur inscription dans le fonctionnement du langage, afin de comprendre comment elles configurent notre quotidien et le cours de l’histoire, ainsi que d’envisager les modalités de leurs usages susceptibles de nourrir une pratique émancipatrice.
Dans un contexte où la mondialisation et les migrations tendent à scinder l’identité de son lieu concret d’origine, et alors que le racisme prolifère sur fond de déni de sa genèse coloniale, Stuart Hall expose de manière vive et concise les enjeux contemporains d’une approche politique de la différence, tout en proposant une introduction éclairante au champ des cultural studies.