Rafeef Ziadah est maîtresse de conférences en science politique à King’s College London.
Auteur : Editions Amsterdam
Robert Knox
Robert Knox est maître de conférences en droit à l’université de Liverpool.
Adam Hanieh
Adam Hanieh est professeur d’économie politique à l’université d’Exeter. Il est notamment l’auteur de Crude Capitalism: Oil, Corporate Power and the Making of the World Market (2024).
La Palestine au cœur du capitalisme mondial
Voici pourquoi la Palestine représente un enjeu géopolitique majeur.
Comment expliquer la violence que subissent les Palestiniens depuis la création d’Israël ? Et comment expliquer l’inébranlable soutien moral et financier dont cet État bénéficie de la part des grandes puissances occidentales ? En rendant à la question palestinienne sa dimension matérielle, ce petit livre propose une mise au point salutaire.
Après 1945, les combustibles fossiles deviennent le moteur de l’expansion capitaliste ; le Moyen-Orient, où se trouve la majeure partie des ressources connues, passe au centre du jeu mondial. Israël acquiert ainsi le statut de relais des intérêts occidentaux au sein de cette région, en particulier de ceux des États-Unis, devenus la première puissance économique et politique. Dans ce nouveau cadre impérial, la lutte des Palestiniens pour la liberté représente un obstacle. C’est encore plus vrai depuis les années 1990, où Washington décide de normaliser les relations d’Israël avec les pays arabes. Si ses adversaires veulent écraser par tous les moyens la résistance palestinienne, c’est parce qu’elle est inséparable du combat contre le monde du capitalisme fossile.
Les Feuilles de l’après-mai
« J’ai voulu les lire, ces feuilles éphémères, ces bulletins militants, ces canards contestataires pour ce qu’ils étaient en leur temps : des opérations d’écriture et de publication, qui constituaient de plein droit des actions politiques, puisant leurs ressources dans un répertoire singulier d’usages, de pratiques et de formes, qui ne sont pas tout à fait étrangers à ce que nous appelons littérature. »
Et si les inventions d’écriture, loin d’être l’apanage de la littérature, se trouvaient aussi dans les journaux militants, les feuilles contestataires, les canards contre-culturels ? Et si les « rotatives de la colère » constituaient un laboratoire insoupçonné de pratiques et d’usages de l’écrit ? Il faudrait alors que l’histoire littéraire délaisse la vénération des singularités esthétiques et s’ouvre enfin au régime de collectivité des écritures militantes. C’est le pari critique de cet essai.
Au cœur des années 68, en dépit d’une sévère répression d’État, des dizaines de journaux naîtront des rangs du gauchisme et perpétueront l’insubordination poétique, rhétorique et médiatique du soulèvement de mai. Cette presse dite tour à tour « libre », « parallèle » et « sauvage » ne cessera d’expérimenter la performativité politique des actes d’écriture, c’est-à-dire leur capacité à agir et à faire agir. Les feuilles de l’après-mai éclairent ce qu’écrire veut dire pour celles et ceux qui, à distance de la littérature, rêvent de changer la vie.
Porkopolis
« Les vies et les morts des cochons sont un reflet de la manière dont nous, humains, vivons ensemble. »
L’essor de l’élevage industriel a radicalement transformé la relation des humains avec ce qu’ils mangent ; et la volonté d’optimiser la production de viande a engendré un monde nouveau : celui de la ferme-usine. Ici, on rêve d’une production affranchie des contraintes du milieu dans lequel elle est réalisée, capable de déposséder les différentes entités qu’elle enrôle de tout ce qui peut faire obstacle à la concentration du capital.
Brossant le portrait d’une ville anonyme totalement vouée à la production de porcs dont le moindre gramme doit être utilisé, Alex Blanchette met en évidence la violence à l’œuvre dans la réalisation d’un tel projet, les errements d’une standardisation toujours plus poussée des corps, les limites de la reconfiguration des milieux, des écologies et des relations. Si son ethnographie de la Porkopolis est vertigineuse, il ne cède en rien à la résignation. En décrivant la dégradation des vies humaines et animales, les communautés de destin des humains et des non-humains qui s’affairent dans les fermes-usines, il nous donne autant de prises pour penser (et lutter contre) les reconfigurations du travail et des rapports entre êtres vivants au sein du capitalisme industriel.
Homonationalisme
« L’homonationalisme est un régime d’inclusion différentielle. Ce n’est pas un complot ni une trahison, mais une manière d’organiser les différences : en rendant certaines visibles et célébrées, et d’autres invisibles, pathologisées ou criminalisées. »
En parlant d’homonationalisme, Jasbir K. Puar désigne un double mouvement : d’une part, l’intégration partielle et conditionnelle de certaines subjectivités LGBTQIA+ dans la norme nationale ; d’autre part, l’exclusion concomitante d’autres figures – migrant·es, musulman·es, femmes voilées, queers ou trans pauvres et/ou non-blanc·hes. Elle montre, avec une précision redoutable, que les politiques de diversité, d’inclusion et de droits sexuels peuvent devenir des instruments d’hégémonie, tout en consolidant les hiérarchies raciales, de classe et de genre.
La reconnaissance des minorités sexuelles n’est pas nécessairement un acte d’émancipation, mais peut fonctionner comme une technologie de pouvoir, qui distingue les sexualités « tolérables » et celles qui ne le sont pas, les citoyen·nes « civilisé·es » et les « autres », racialement ou religieusement marqué·es. C’est pourquoi Homonationalisme constitue un texte fondamental : il rappelle que toute critique véritable du pouvoir suppose de décrire les promesses qu’il fait – surtout celles qui se présentent comme progressistes.
Géographie de la domination
« L’accumulation du capital a toujours été une affaire profondément géographique. Sans la possibilité de l’expansion géographique, de la réorganisation spatiale et du développement géographique inégal, le capitalisme aurait depuis longtemps cessé de fonctionner en tant que système économico-politique. »
Constamment, la logique de l’accumulation bouleverse les équilibres économiques et politiques, la technique et le travail, l’environnement et le climat, les sociétés et les formes de vie. Le capitalisme est, à quelque échelle qu’on le considère, un système de production et de l’espace, c’est-à-dire un pouvoir de façonner les lieux, de modifier en profondeur les paysages, de transformer les rapports spatio-temporels. L’uniformisation du monde par le marché implique une incessante prolifération des différences – économiques, sociales, géographiques, culturelles, géopolitiques. Ce dynamisme fait du capitalisme un ensemble instable, en proie à des crises chroniques, perpétuellement contraint d’inventer des « solutions spatiales » aux contradictions qui le minent et aux catastrophes diverses qu’elles engendrent.
Production et destruction, homogénéisation et différenciation : pour comprendre ce mode de production, donc briser les rapports inégalitaires qui le fondent, il est essentiel de saisir ses logiques spatiales. C’est à cela que nous invite l’œuvre du géographe David Harvey, à laquelle ce livre se veut une introduction accessible.
Sébastien Natroll
Sébastien Natroll est journaliste juridique indépendant. Publié dans plusieurs médias français et américains (Slate, L’Humanité, Jacobin, Pittsburgh Post-Gazette…) et contributeur régulier auprès de revues et médias spécialisés (Études, IdeAs, Jus Politicum…), il se consacre aux sujets liés au droit constitutionnel des États-Unis.
Une Constitution morte
« Il convient de constater la rupture consommée entre le Parti républicain contemporain et l’idéal républicain qui a présidé à la fondation des États-Unis d’Amérique. »
La droite états-unienne s’est récemment emparée de la Cour suprême, plus haute juridiction du pays. Désormais dotée des moyens d’imposer ses valeurs à l’ensemble de la société, elle poursuit son combat politique sur le terrain du droit, par exemple en mettant fin à la protection constitutionnelle de l’avortement.
Cette victoire du camp conservateur est le fruit d’un demi-siècle de luttes acharnées visant non seulement à faire nommer ses juges à la Cour, mais à imposer une lecture rétrograde de la Constitution : l’originalisme, doctrine selon laquelle la seule interprétation valable du texte est celle qui vise à dégager l’« intention originelle » de ses rédacteurs. Portée par une myriade de structures liées à la droite chrétienne et au Parti républicain, cette idée d’une Constitution « morte » s’est en effet peu à peu imposée dans la sphère juridique, jusqu’à devenir hégémonique.
Retraçant cette dynamique, Sébastien Natroll apporte un éclairage inédit sur l’histoire de la réaction américaine, et nous invite à mesurer l’importance de la fabrique du droit dans la guerre culturelle en cours.
Geneviève Sellier
Geneviève Sellier est professeure émérite en études cinématographiques à l’Université Bordeaux Montaigne et animatrice du site Le Genre et l’écran.
La Nouvelle Vague
« L’héritage principal de la Nouvelle Vague est donc aujourd’hui, pour le meilleur et pour le pire, le « cinéma d’auteur », dont l’existence dépend de ceux – critiques, professionnels, cinéphiles éclairés, institutionnels – qui ont le pouvoir de le désigner comme tel. »
Au tournant des années 1960, la Nouvelle Vague inaugure une nouvelle façon de faire du cinéma : libération de la mise en scène, réalisme des dialogues, attention portée au montage… Ce mouvement se distingue en outre par sa critique politique de la société de consommation et des normes morales bourgeoises. La critique a toutefois une limite, et de taille : elle évacue presque complètement les aspirations des femmes, nouvelles actrices de la culture de masse. Les créateurs sont majoritairement des figures masculines, et les représentations qu’ils véhiculent empreintes de stéréotypes, quand elles ne tendent pas à invisibiliser les femmes ou, pire, à associer leur émancipation à une régression politique.
C’est donc avec une vision monolithique et glorifiante de la Nouvelle Vague que Geneviève Sellier nous invite à rompre. Décentrant la figure de l’auteur, articulant l’analyse des films avec leur contexte de production et de réception, elle nous raconte les transformations des rapports de sexe, et la lutte toujours en cours des femmes pour asseoir leur légitimité en tant que créatrices à part entière.
Antoine Salles-Papou
Antoine Salles-Papou est l’auteur des Communes libres (2020) et responsable de l’école de formation de l’Institut La Boétie. Il anime le travail programmatique de la France insoumise pour les élections municipales.
Allan Popelard
Allan Popelard est co-responsable du département de géographie de l’Institut La Boétie. Il a dirigé, avec Antony Burlaud et Grégory Rzepski, Le Nouveau Monde. Tableau de la France néolibérale (2021).
Manuel Menal
Manuel Menal est administrateur territorial et a exercé en communes et en région pendant treize ans, notamment en tant que directeur général des services. Il est depuis 2022 secrétaire général de l’Institut La Boétie.
Pour un nouveau communalisme
Que peuvent les communes ? Et quel rôle peuvent-elles jouer dans la révolution citoyenne ?
En verrouillant les politiques publiques locales, les néolibéraux ont permis au capital de resserrer son emprise. Les inégalités sociales et environnementales se sont accrues ; les scrutins municipaux s’en sont trouvés désertés.
On en oublierait que les communes ont longtemps été de hauts lieux de la mobilisation populaire et qu’elles ont développé, au siècle dernier, bon nombre de services publics et de politiques de solidarité. Avec le logement social, les centres de santé ou les bibliothèques, elles tentaient de satisfaire les besoins des habitants, préfigurant un monde plus égalitaire.
Il s’agit de renouer avec cette tradition, en inventant un nouveau communalisme. Car l’urgence est à la planification écologique, à l’extension du domaine des biens communs, à la création de droits supplémentaires, à l’épanouissement de la culture démocratique. Théorique et stratégique, ce livre de l’Institut La Boétie l’affirme : les 34 000 communes de notre pays peuvent devenir le creuset d’un tel projet d’émancipation.