Race

Race revient sur ce qui, que cela soit avoué ou tu, « obsède tout le monde » aux États-Unis : la question de la race, et plus précisément celle des rapports entre Noirs et Blancs. Au cours d’une centaine d’entretiens, Studs Terkel nous propose de tendre l’oreille à des sentiments et des opinions rarement exprimés, concernant la lutte pour les droits civiques, la ségrégation, les préjugés raciaux ou encore les espoirs brisés de la classe moyenne noire. On trouvera dans ce livre des prêtres, des couples interraciaux, des militants des droits civiques et des membres du Ku Klux Klan, le neveu du fondateur de l’Apartheid ou encore la mère d’Emmett Till (dont le meurtre fut l’un des principaux événements à l’origine de la création du Mouvement africain-américain des droits civiques). De confessions racistes en scénarios de rédemption hollywoodiens, Studs Terkel, comme à son habitude, nous bouleverse autant qu’il nous donne à penser.

Ce miroir tendu par Terkel arrive à point nommée en France, à l’heure où les questions et les enjeux relatifs aux « minorités visibles » sont toujours plus pressants et où il devient crucial de prendre la mesure de l’entrelacement complexe des questions raciales et sociales.

Après Working. Histoires orales du travail, La « Bonne Guerre ». Histoires orales de la Seconde Guerre mondiale et Hard Times. Histoires orales de la Grande Dépression, Éditions Amsterdam continue son travail d’introduction en France de l’œuvre de Studs Terkel (1912-2008), l’un des plus grands journalistes de radio qu’aient connu les États-Unis. Race a connu un grand succès lors de sa sortie aux États-Unis en 1992.

Que veulent les gays ?

Les gays sont-ils « malades » ? Pour lutter contre la pathologisation de l’homosexualité, le mouvement de libération gaie nous avait appris à répondre à cette question par un « Non ! » sonore. À la catégorie de subjectivité gaie, il fallait alors substituer celle, collective et politique, d’identité gaie. Mais, avec notamment l’épidémie de VIH/sida, les temps ont changé. Alors que celle-ci n’a toujours pas été jugulée, les comportements à risques d’un certain nombre de gays – en particulier, la pratique du bareback – ont donné lieu à un retour en force des approches médicales de l’homosexualité et réactivé bon nombre de clichés sur la supposée déficience psychique des gays.

Dans ces circonstances, David Halperin montre qu’il est urgent de reposer la question épineuse de « ce que veulent les gays ». L’enjeu est de penser la subjectivité gaie en dehors des catégories normalisatrices de la psychologie et de la psychanalyse, en la situant dans son contexte social.

Halperin se fait ainsi le champion de traditions queer injustement négligées en dépit de leur inventivité. À travers la lecture d’auteurs comme Marcel Jouhandeau ou Jean Genet, il montre comment le stigmate de l’abjection peut être retourné, et permettre à ceux qui en sont les victimes de résister à l’oppression politique. Il ouvre ainsi la voie pour penser la subjectivité gaie selon un modèle alternatif, non psychologique, qui a toute sa pertinence dans une perspective de lutte contre le sida.

David Halperin

David Halperin est titulaire de la chaire W. H. Auden d’histoire et de théorie de la sexualité à l’université du Michigan. Il est le co-fondateur de la revue GLQ. Son Saint Foucault, traduit en français par Didier Eribon (Paris, Epel, 2000), est un des ouvrages majeurs des queer, gay and lesbian studies. Il est également l’auteur de Cent ans d’homosexualité et autres essais sur l’amour grec ; Platon et la réciprocité érotique ; et Oublier Foucault.

Studs Terkel

Louis « Studs » Terkel (1912-2008) est l’auteur de nombreux recueils d’entretiens, dont Hard Times, Working et Race, publiés en anglais par l’éditeur André Schiffrin, qui forment ensemble une monumentale histoire orale et populaire des états-Unis au XXe siècle. C’est l’une des grandes figures de la gauche américaine.

Penser à gauche

Avec la Revue Internationale des Livres et des Idées

Après l’extraordinaire mouvement d’insubordination généralisée des « années 1968 », la gauche a été littéralement défaite par la contrerévolution néolibérale et les réactions conservatrices qui se sont déployées à l’échelle du monde. Avec la crise financière permanente qui s’impose et s’étend, avec l’épuisement des ressources naturelles et les dérèglements climatiques induits par la logique folle du capitalisme, mais aussi avec la reprise des luttes et des contestations, la donne a aujourd’hui changé.

Une constellation d’activistes, d’analystes, de chercheurs et de théoriciens, s’essaye aujourd’hui à réarmer la critique de gauche. Nous n’avons pas affaire ici à une perspective unitaire : tensions, contradictions et polémiques sont au rendez-vous, et elles ne sont pas près de cesser. Penser à gauche, à travers les contributions de nombre de ces penseurs ou la lecture attentive de leurs ouvrages, voudrait offrir à ses lecteurs une sorte d’instantané au moins partiel de cette constellation, permettant de les saisir dans leur diversité et leurs contradictions.

Avec les contributions de : Christian Laval, Giorgio Agamben, Michael Hardt, Frédéric Neyrat, Jan-Frederik Abbeloos, Giuseppe Cocco, Frédéric Neyrat, Charlotte Nordmann, Michael Löwy, Fabrice Flipo, Stéphane Lavignotte, Anselm Jappe, Thomas Coutrot, Delphine Moreau, Antonio Negri, Michael Hardt, Thierry Labica, Razmig Keucheyan, Chantal Mouffe, Marc Saint-Upéry, Nancy Fraser, Étienne Balibar, Peter Hallward, Slavoj Žižek, Daniel Bensaïd, Yves Citton, Isabelle Stengers, Isabelle Garo, François Cusset, Partha Chaterjee, Marie Cuillerai, Lila Abu-Lughod, Nacira Guénif-Souilamas, Maxime Cervulle, Stuart Hall, Maxime Cervulle, Jérôme Vidal, Alberto Toscano, Luc Boltanski, Maurizio Lazzarato, Jérôme Vidal, Jacques Rancière.

Yves Citton

Yves Citton est professeur de littérature à l’université de Grenoble et membre de l’UMR-LIRE (CNRS 5611). Il a publié récemment Mythocratie. Storytelling et imaginaire de gauche (Éditions Amsterdam, 2010), L’Avenir des Humanités (La Découverte, 2010), Lire, interpréter, actualiser (Éditions Amsterdam, 2007) et L’Envers de la liberté (Éditions Amsterdam, 2006). Il est membre du collectif de rédaction de la revue Multitudes. Avec Frédéric Lordon et Laurent Bove, il dirige la collection Caute! chez Éditions Amsterdam.

Zazirocratie

En 1761, Charles Tiphaigne de la Roche, obscur médecin normand, publie l’Empire des Zaziris sur les humains ou la Zazirocratie. Il ne se doute pas que, deux siècles et demi plus tard, son œuvre serait lue comme une géniale radiographie des ambivalences de nos régimes biopolitiques. Les Zaziris, ce sont tous les simulacres qui mobilisent nos désirs vers la Croissance de nos économies consuméristes. La Zazirocratie, c’est un régime qui épuise nos vies à force de vouloir les enrichir.

Ce livre propose une interprétation jubilatoire de cet auteur injustement oublié qui, dès 1760, avait « anticipé » la photographie, la télésurveillance globale, l’hyper-réalité, la digitalisation, les phéromones et les nanotubes. À travers un détour historique et littéraire, ce curieux voyage offre une introduction enjouée à l’analyse biopolitique des sociétés contemporaines. Il esquisse une vision du monde qui tient à la fois de la voyance et de la cartographie, pénétrant les logiques constitutives de notre monde de flux. Il fait surtout apparaître que notre imaginaire de la Croissance est hanté par un modèle végétal qui nous aveugle à la tâche primordiale de notre époque : non tant abattre l’idole de la Croissance que se donner les moyens de l’arraisonner et de la réorienter.

Société Réaliste

Société Réaliste est une coopérative parisienne de production artistique créée en juin 2004 par Ferenc Gróf et Jean-Baptiste Naudy. Leur travail explore les récits de l’histoire, de l’économie, de l’architecture et de l’art à travers ses signes visuels. Cartographies, typographies, géoglyphes, films, photographies, objets sont quelques-uns des “outils” classiques de la communication institutionnelle que le collectif développe et déconstruit, afin de mener une réflexion autour des politiques de la représentation par le biais d’expositions, de publications et de conférences.

Empire, State, Building

L’ouvrage Empire, State, Building se propose de faire dialoguer différents aspects de la pratique de la coopérative artistique Société Réaliste, fondée à Paris en 2004 par Ferenc Gróf et Jean-Baptiste Naudy.

L’orientation du travail de Société Réaliste est ainsi présentée par Olivier Scheffer, dans sa contribution à l’ouvrage : «  On saura gré à Société Réaliste de remettre la question politique sur le devant de la scène artistique en interrogeant les formes qui sous-tendent les idéologies du monde moderne et contemporain. En déployant un ensemble apparemment hétéroclite d’objets et de théories, presque un cabinet de curiosités politiques, cette jeune coopérative artistique se donne pour tâche de penser les liens entre la production de formes et leur économie. Cette problématique éminemment actuelle, urgente même (comment se construit et se fantasme le pouvoir artistique, financier ou politique ?), conduit à interroger les couleurs et les emblèmes de la Révolution, l’histoire géopolitique des frontières, les conditions d’accès à la nationalité, les phénomènes d’isolation structurelle ou encore la porosité entre les idéologies fascistes et libérales. » Société Réaliste procède à une mise en lumière et une mise en question, une « clinique » et une « critique », des formes de l’idéologie par leur imitation ou duplication parodique. (Société Réaliste a ainsi fondé un « Ministère de l’Architecture », institué une « EU Green Card Lottery » ou encore proposé une collectivisation des banques avec son projet « Over The Counter ». Ses propositions de lois n’ont jusqu’à présent pas été considérées par les institutions auxquelles elles ont été adressées.) Le travail de Société Réaliste s’ancre dans l’étude de l’inscription matérielle – dans le langage, dans l’architecture, dans les institutions – de cette idéologie. Il s’agit, pour reprendre l’expression de Giovanna Zapperi, d’« interroger la modernité et ses mythes, s’attachant à la culture visuelle en tant qu’acteur et matrice idéologique ». Ainsi se révèle la curieuse temporalité de l’idéologie, faite de « retours, de hantises, d’effacements et de répétitions », mais aussi de circulations étonnantes – entre le communisme et le libéralisme, entre les utopies et leur renversement dans le capitalisme. Société Réaliste se nourrit d’histoire, de philosophie, du discours des institutions officielles, et c’est cette multiplicité de sources qui donne à ses productions – textes, œuvres graphiques ou expositions – leur richesse, leur foisonnement et leur pittoresque. Éprouver l’épaisseur temporelle et fantasmatique des formes présentes de l’idéologie ouvre la possibilité d’un jeu, d’une mise en œuvre décalée de ces formes qui nous en révèle le sens et nous en émancipe. Ce décalage et cette exploration, ludique en même temps que profonde, Société réaliste les met en œuvre à travers des expérimentations langagières, typographiques, visuelles, à travers la production de dispositifs ou de structures institutionnelles provisoires.

Empire, State, Building est ainsi un objet à multiples facettes qui se répondent les unes les autres, composé de textes de Société Réaliste et de vues d’expositions ou d’oeuvres graphiques, mais aussi de textes sur leur travail : un texte de l’historienne de l’art Giovanna Zapperi, un autre d’Olivier Scheffer, mais aussi un texte de Jozsef Mélyi.

David Harvey

Chef de file de la géographie radicale, David Harvey est professeur dans le département d’anthropologie de la City University of New York.
Plusieurs de ses livres ont été publiés aux éditions Amsterdam, parmi lesquels Les Limites du capital (2020) et Géographie de la domination (2018).

Le capitalisme contre le droit à la ville

Que peut bien vouloir dire « droit à la ville » ? Cette interrogation est indissociable d’une multitude d’autres questions. Quelle ville voulons-nous ? Quel genre de personnes voulons-nous être ? À quelles relations sociales aspirons-nous ? Quelle vie quotidienne trouvons-nous désirable ? Quelles valeurs esthétiques défendons-nous ? Quel rapport à la nature souhaitons-nous promouvoir ? Quelles technologies jugeons-nous appropriées ? Le droit à la ville ne se réduit ainsi pas à un droit d’accès individuel aux ressources incarnées par la ville : c’est un droit à nous changer nous-mêmes en changeant la ville de façon à la rendre plus conforme à nos désirs les plus fondamentaux. C’est aussi un droit plus collectif qu’individuel, puisque, pour changer la ville, il faut nécessairement exercer un pouvoir collectif sur les processus d’urbanisation. Il importe dans cette perspective de décrire et d’analyser la manière dont, au cours de l’histoire, nous avons été façonnés et refaçonnés par un processus d’urbanisation toujours plus effréné et étendu, animé par de puissantes forces sociales et ponctué de violentes phases de restructurations urbaines par « destruction créative », ainsi que par les résistances et les révoltes que ces restructurations suscitaient. On saisira alors toute l’actualité de la thèse d’Henri Lefebvre : le processus urbain étant essentiel à la survie du capitalisme, le droit à la ville, autrement dit le contrôle collectif de l’emploi des surplus dans les processus d’urbanisation, doit devenir l’un des principaux points de focalisation des luttes politiques et de la lutte des classes. (Cet essai est une version développée et enrichie d’un article publié dans La Revue Internationale des Livres et des Idées n° 9, janvier-février 2009.)

Maurizio Lazzarato

Sociologue indépendant et philosophe, Maurizio Lazzarato vit et travaille à Paris où il poursuit des recherches sur le travail immatériel, l’éclatement du salariat, l’ontologie du travail et les mouvements « post-socialistes ». Il a notamment écrit Puissances de l’invention. La psychologie économique de Gabriel Tarde contre l’économie politique (2002), Intermittents et Précaires (avec Antonella Corsani, 2008),  Le Gouvernement des inégalités. Critique de l’insécurité néolibérale (2008), Expérimentations politiques, et Marcel Duchamp et le refus du travail.

La fabrique de l’homme endetté

La dette, tant privée que publique, semble aujourd’hui une préoccupation majeure des « responsables » économiques et politiques. Dans La Fabrique de l’homme endetté, Maurizio Lazzarato montre cependant que, loin d’être une menace pour l’économie capitaliste, elle se situe au cœur même du projet néolibéral. À travers la lecture d’un texte méconnu de Marx, mais aussi à travers la relecture d’écrits de Nietzsche, Deleuze, Guattari ou encore Foucault, l’auteur démontre que la dette, loin de n’être qu’une réalité économique, est avant tout une construction politique, et que la relation créancier/débiteur est le rapport social fondamental de nos sociétés. La dette n’est pas d’abord un dispositif économique, mais une technique sécuritaire de gouvernement et de contrôle des subjectivités individuelles et collectives, visant à réduire l’incertitude du temps et des comportements des gouvernés. Selon la logique « folle » du néolibéralisme – qui prétend substituer le crédit aux salaires et aux droits sociaux, avec les effets désastreux que la crise des subprimes a illustrés de façon dramatique –, nous devenons toujours davantage les débiteurs de l’État, des assurances privées et, plus généralement, des entreprises, et nous sommes incités et contraints, pour honorer nos engagements, à devenir les « entrepreneurs » de nos vies, de notre « capital humain » ; c’est ainsi tout notre horizon matériel, mental et affectif qui se trouve reconfiguré et bouleversé. Comment sortir de cette situation impossible ? Comment échapper à la condition néolibérale de l’homme endetté ? Si l’on suit Maurizio Lazzarato dans ses analyses, selon lesquelles la dette est avant tout un instrument de contrôle politique et l’expression de rapports de pouvoir, force est de reconnaître qu’il n’y pas d’issues simplement techniques, économiques ou financières. Il nous faut remettre en question radicalement le rapport social fondamental qui structure le capitalisme : le système de la dette.