Polluer, c’est coloniser

« Les structures qui rendent possibles la distribution mondiale des plastiques et leur complète intégration dans les écosystèmes et le quotidien des humains reposent sur une relation coloniale au territoire – c’est-à-dire sur le présupposé que les colons et les projets coloniaux ont accès aux terres autochtones pour mener à bien leurs visées d’occupation et de colonisation. »

Salué comme incontournable dès sa parution en anglais, Polluer, c’est coloniser est d’abord un livre de méthode, qui cherche à définir une éthique, une manière collective d’être au monde. Au fil d’une enquête sur l’histoire, la conception et la réglementation de la pollution engendrée par les plastiques, il montre que cette dernière n’est pas une expression ou un effet du colonialisme mais la mise en œuvre de rapports coloniaux à la terre, rapports que peuvent involontairement reproduire des militant·es et des scientifiques animé·es des meilleures intentions.
Mais, éthique ne voulant pas dire leçon de morale, l’ouvrage rejette les jugements expéditifs et les idées toutes faites. La clé réside dans l’attention aux lieux : parce qu’une méthode est toujours située, inscrite dans des relations particulières à des territoires, elle est investie d’une responsabilité particulière vis-à-vis d’eux. S’appuyant sur un travail mené à Terre-Neuve-et-Labrador, Max Liboiron propose de bâtir une science anticoloniale, avec le double souci d’échapper aux cadres de pensée uniformisants et de livrer des enseignements dont d’autres, ailleurs, pourront s’emparer.

L’État, le pouvoir, le socialisme

« Le fondement de l’ossature matérielle de l’État et du pouvoir, c’est dans les rapports de production et la division sociale du travail qu’il faut le chercher, mais non au sens où on les entend habituellement… »

La réédition de L’État, le pouvoir, le socialisme, « classique » de la théorie politique dont la première édition remonte à 1978, s’inscrit dans les débats concernant les crises simultanées de l’Union européenne, du néolibéralisme et du capitalisme en général. Lire cet ouvrage aujourd’hui permet de comprendre que ces crises plongent leurs racines dans la structure des sociétés occidentales de l’après-guerre. Plus la crise économique s’approfondit, et plus le système devient autoritaire au plan politique. C’est ce que Poulantzas appelle l’« étatisme autoritaire », que l’on constate à présent au niveau européen, où des décisions affectant des millions de personnes sont prises hors de tout contrôle populaire. La seule alternative possible à ce système est le « socialisme démocratique », à savoir un socialisme qui dépasse le capitalisme sans pour autant sacrifier les libertés publiques.
Avec Michel Foucault, Gilles Deleuze, et Louis Althusser, auteurs dont il discute les thèses dans cet ouvrage, Nicos Poulantzas compte parmi les penseurs des années 1960-1970 dont le rayonnement international est aujourd’hui le plus important. Alors que l’édition de théories critiques françaises et étrangères a connu une grande vitalité depuis les années 2000, il était plus que temps de faire redécouvrir cet auteur majeur.

Quartiers populaires

« Voir les cités autrement permet de s’émanciper d’une vision qui considère le peuplement comme le principal problème et qui fait du bulldozer et de la grue les principaux instruments du changement social. »

Au sommet d’une colline s’élèvent d’imposants bâtiments rectilignes, bordés d’un côté par des champs et, de l’autre, par des pavillons. Le paysage des cités charrie tout un imaginaire. Elles sont, depuis plusieurs décennies, le support d’une profusion de fantasmes. Après avoir symbolisé le confort moderne et le progrès social de l’après-guerre, leur image s’est rapidement dégradée. On a d’abord dénoncé les cages à lapin et la sarcellite ; plus récemment, on a fustigé des ghettos, des territoires perdus gangrenés par le séparatisme.
Pour combattre ces fausses évidences, qui renforcent la stigmatisation des minorités racisées et des fractions précaires des classes populaires, Pierre Gilbert rétablit ici la réalité des faits. S’appuyant sur une synthèse inédite des travaux en sciences sociales, il met en évidence les formes de ségrégation subies par ces quartiers, expose leurs particularités sur le plan des styles de vie, des relations sociales, du rapport à l’État, de l’emploi, des normes de genre, des aspirations. Et produit ce constat spectaculaire : les cités sont des lieux banals, et leurs habitants très semblables au reste des classes populaires.

Les Jacobins noirs

« Il est impossible de comprendre l’histoire de la Révolution française sans connaître – et bien connaître – celle d’Haïti. »

Au début de la Révolution française, Saint-Domingue est la plus grande colonie du monde et le plus important marché de la traite européenne des esclaves. Au mois d’août 1791, les esclaves entrent en révolte. Pendant douze ans, ils mettent tour à tour en déroute les Blancs de l’île, les soldats de la monarchie française, une invasion espagnole, une expédition britannique de près de soixante mille hommes et un contingent français identique, commandé par le beau-frère de Bonaparte. La défaite des troupes napoléoniennes, en 1803, permet la création de l’État noir d’Haïti.
C. L. R. James raconte, dans un récit haletant, la seule révolte d’esclaves qui ait réussi, la première lutte anticoloniale de l’histoire et les obstacles immenses dont elle a dû triompher. À sa tête, un esclave porté par les idéaux de liberté et d’égalité : Toussaint Louverture. Comment et pourquoi des hommes et des femmes qui, peu de temps auparavant, tremblaient devant les Blancs, se sont-ils organisés en un peuple capable de vaincre les principales puissances européennes de l’époque ? Tel est l’objet de ce classique, qui se voulait une contribution au combat contre l’impérialisme et reste riche d’enseignements pour notre époque.

Extrême droite : La résistible ascension

Les progrès électoraux de l’extrême droite ces trente dernières années ont installé l’idée de son arrivée inéluctable et imminente au pouvoir. Cette idée a trop souvent permis au personnel politique et médiatique de s’exonérer de l’analyse des causes profondes et de l’alternative à y opposer.
Cet ouvrage, coordonné par le sociologue Ugo Palheta, propose au contraire de comprendre, à l’aide des travaux les plus récents en sciences sociales, la façon dont la route a été pavée à l’extrême droite. Quelles dynamiques sociales ont poussé une partie croissante des élites et certaines fractions des classes populaires à se ranger derrière elle ? Par quels médias et sous quelles formes ont été imposés les discours racistes, sexistes et LGBTI-phobes qui portent l’extrême-droitisation ? Quels réseaux ont appuyé et conforté ce glissement ?
De la préface de l’historien Johann Chapoutot à la postface de Clémence Guetté, co-présidente de l’Institut La Boétie, il s’agit ici d’opposer à la fatalité une analyse précise des forces, mais aussi des failles, de l’extrême droite. Donc de montrer que cette ascension est plus résistible qu’il n’y paraît.

Pour prendre connaissance du sommaire, consultez le fichier « extrait ».

Willy Pelletier

Willy Pelletier est sociologue (Université de Picardie). Il a codirigé Pourquoi tant de votes RN dans les classes populaires ? (Le Croquant, 2023) et Manuel Indocile de sciences sociales (La Découverte, 2019). Il est l’auteur, avec Julie Gervais et Claire Lemercier, de La Valeur du service public (La Découverte, 2021).

Claire Lemercier

Claire Lemercier est historienne (CNRS), spécialiste des relations entre État et entreprises. Elle est notamment l’autrice, avec Pierre François, de Sociologie historique du capitalisme (La Découverte, 2021), et, avec Julie Gervais et Willy Pelletier, de La Valeur du service public (La Découverte, 2021).

Julie Gervais

Julie Gervais est politiste (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne), spécialiste de la haute fonction publique et des cabinets de conseil. Elle a notamment publié L’Impératif managérial (Presses universitaires du Septentrion, 2019) et, avec Claire Lemercier et Willy Pelletier, La Valeur du service public (La Découverte, 2021).

La Haine des fonctionnaires

« Les fonctionnaires, soumis désormais à des contraintes de rentabilité, peinent à servir leurs missions d’intérêt général. Ce livre montre leurs vies, au plus près de l’accomplissement de leurs tâches. »

Tout le monde connaît l’équation : fonctionnaires = feignasses = pas rentables = emmerdeurs = protégés = profiteurs = archaïques = inutiles = à compresser. D’où vient son incroyable puissance d’évidence ? Et quels intérêts sert-elle ? Pourquoi certains (hauts) fonctionnaires comptent-ils parmi ceux qui la répètent le plus ? Pourquoi autant d’insultes contre celles et ceux qui voudraient servir le public en toute égalité, et si peu envers les actionnaires, les employeurs ou les pollueurs ?
Pour répondre à ces questions, ce livre part d’idées reçues, de scènes de la vie quotidienne et de stéréotypes. Nous entraînant dans les coulisses de la fonction publique, il dévoile les réalités vécues par les agents de ménage, les ouvriers des voiries, les secrétaires de mairie, les enseignants, les gardiens de prison et bien d’autres. Le dénigrement des fonctionnaires n’est en réalité qu’un prétexte à la détérioration accélérée des services publics. Ainsi, pour l’ensemble des usagers qui souffrent de leur disparition, pour celles et ceux qui en ont assez qu’on stigmatise ces métiers, il s’agit de ne pas se tromper de cibles et d’organiser la riposte : il en va de notre bien commun.

Brève histoire du néolibéralisme

Comment les États ont consacré la toute-puissance des marchés.

Brève histoire du néolibéralisme retrace un processus de redistribution des richesses, une « accumulation par dépossession ». La financiarisation, l’extension de la concurrence, les privatisations et les politiques fiscales des États redirigent les richesses du bas vers le haut de la hiérarchie sociale. Les néolibéraux se moquent de l’enrichissement collectif. Ils lui préfèrent celui de quelques-uns, dont ils font partie.
Le néolibéralisme n’est pas une pensée du bien commun. Et pourtant, c’est de cette conception de l’action publique que nous sommes aujourd’hui à la fois héritiers et prisonniers. Le néolibéralisme s’est transformé en institutions. Ces dernières ont produit des dispositifs d’intervention publique, construits sur la durée, qui façonnent des manières d’agir et de penser. À commencer par cette quasi-règle de nos sociétés contemporaines, selon laquelle le marché serait le meilleur outil de satisfaction des besoins humains. Formulée de la sorte, la proposition étonne peut-être. Elle est pourtant le principal pilier de l’édifice. Celui que David Harvey nous invite, en priorité, à abattre.

Le corps d’exception

« Parmi les membres de la nation, il y a ceux qui lui seraient originellement liés et en seraient les membres authentiques – ce sont les garants de son intégrité – et puis les autres, dont le lien est construit et donc artificiel. »

À l’époque coloniale, le corps indigène est soumis à un état d’exception permanent. Ce procédé est au cœur de l’institution de l’indigénat. Sur le plan juridique et politique, le sénatus-consulte rend le droit musulman et les coutumes des colonisés incompatibles avec la moralité républicaine, tandis que sur le plan culturel, le colonisé est représenté comme indigne de la qualité de citoyen – bien qu’il soit membre de la nation française. Inclus en tant qu’exclu, il se trouve assujetti à un régime légal qui établit au cœur de l’État de droit une suspension du principe d’égalité.
Cette exception juridique et politique n’a toutefois pas disparu avec la décolonisation, comme le montre la fréquence des crimes policiers dans les quartiers populaires ou le caractère xénophobe et répressif des lois successives sur l’immigration. Les représentations discriminantes demeurent vivaces dans la société française d’aujourd’hui, et la violence institutionnalisée s’abat depuis des décennies sur les populations issues des anciennes colonies. Le Corps d’exception fait la démonstration implacable de cette continuité.

Gloire

« Je n’ai jamais côtoyé de célébrités. Aujourd’hui, je peux dire que je n’en connais aucune, à la différence de ma mère et surtout de mon père qui m’a laissé entendre qu’il avait eu une relation avec la chanteuse yé-yé Sheila, quand il était étudiant à l’institut Fournier. »

Un matin, David, un brocanteur, m’avoue que, pour lui, commercer n’est qu’un hobby : il est avant tout joueur de poker professionnel, activité qui, dit-il avec enthousiasme, lui ouvre des portes vers d’autres mondes. Autour des tables de jeu, lors des tournois, il rencontre des stars, des gens uniques comme Patrick Bruel : peu d’intermédiaires nous en séparent, le monde est petit.
L’écriture de nos échanges courants nous permet de retracer ces relations, parfois hasardeuses, parfois apparemment plus nécessaires, qui nous relient, de proche en proche, à une vedette, une gloire : Patrick Bruel mais aussi Didier Raoult, Sophie Marceau, François Fillon, Christiane Taubira, Bernard-Henri Lévy…
Gloire reconstruit ces tissus d’affections et de désaffections, de liaisons et de déliaisons, et les constitue en formes sensibles de nos capitaux sociaux.

Marx écologiste

Pourquoi nous avons besoin de Marx pour penser l’écologie.

À en croire l’opinion courante, Marx et le marxisme se situent du côté d’une modernité prométhéenne, anthropocentrée et ne considèrent la nature que pour mieux la dominer et l’exploiter, selon une logique productiviste qui fut historiquement celle du capitalisme et du socialisme. L’écologie, comme discipline scientifique et comme politique, devrait ainsi se construire en rupture avec l’héritage marxiste ou, au mieux, en amendant celui-ci considérablement pour le rendre compatible avec des préoccupations qui lui étaient fondamentalement étrangères.
Qu’en est-il vraiment ? John Bellamy Foster montre, textes à l’appui, que ces représentations constituent sinon une falsification, du moins une radicale distorsion de la réalité : des textes de jeunesse aux écrits de la maturité, inspirés par les travaux de Charles Darwin et de Justus von Liebig, grand chimiste allemand et fondateur de l’agriculture industrielle, Marx n’a jamais cessé de penser ensemble l’histoire naturelle et l’histoire humaine. S’il faut aujourd’hui tirer de l’oubli la tradition marxiste et socialiste de l’écologie politique, c’est que la perspective marxienne en la matière possède une actualité brûlante : l’une des questions les plus urgentes n’est-elle pas de savoir si la crise écologique est soluble dans le capitalisme ?

Les Frontières de l’« identité nationale »

« L’injonction à l’assimilation pour la naturalisation correspond non seulement à la soumission à un ordre, mais aussi à un critère étatique conditionnant l’entrée dans la communauté nationale. »

Les frontières des États-nations se traduisent par la séparation entre les nationaux et les étrangers. La procédure de naturalisation permet aux étrangers d’appartenir à la « communauté nationale », mais cela passe par la démonstration de leur assimilabilité. La notion d’assimilation constitue en effet la matrice du droit de la nationalité, et le « défaut d’assimilation » est un des principaux motifs de refus de naturalisation des candidats à la nationalité française. Promue sous l’Empire colonial, cette notion polysémique permet à la communauté nationale de maintenir la distinction entre les Français blancs de métropole et les Autres. Si l’on met de côté la connaissance de la langue, les principales motivations avancées pour caractériser ces défauts d’assimilation touchent aux questions du hijab, de la polygamie et de l’« islamisme ».
Grâce à une enquête ethnographique minutieuse en préfecture, Abdellali Hajjat met en lumière l’invention de ces critères et les usages administratifs qui en sont faits. Il réalise ainsi une socio-histoire des usages juridiques et administratifs de l’assimilation et trace la généalogie de la frontière nationale, qui peut se confondre avec une frontière raciale.

Jason W. Moore

Jason Moore est historien, professeur à l’université de Binghamton (États-Unis). Spécialiste d’histoire agraire et environnementale, il est notamment l’auteur du Capitalisme dans la toile de la vie (L’Asymétrie, 2020) et, avec Raj Patel, de Comment notre monde est devenu cheap. Une histoire inquiète de l’humanité (Flammarion, 2018).